L’armée des ombres

Hier, j’ai découvert que le monde se divisait en deux catégories: ceux qui connaissaient l’existence du Thigh Gap, et les autres.
Le Thigh Gap n’est pas un modèle de jean ni le nom d’un nouveau sport du Club Med Gym. Le Thigh Gap, c’est cet écart entre les cuisses que certaines femmes ont en se tenant debout pieds serrés.
Le Thigh Gap fait partie, avec les Hips et les Collar Bones, de la sainte Trinité des anorexiques.
Les anorexiques… On en parle beaucoup, sur les blogs et les tribunes libres de grands magazines, de ces jeunes filles qui s’affament et qui, je cite, « n’ont toujours pas compris que les hommes préféraient la matière à la maigreur ».
Sous-entendu, il faut qu’il y ait de quoi malaxer pour plaire aux hommes, un sac d’os ça n’a jamais fait rêver. Sans déconner?
Je lis aussi que « les mères doivent être attentives, ne pas laisser leurs filles partir à la dérive, que le culte des corps sans vie des magazines fait tourner la tête de ces jeunes femmes prêtes à tout pour ressembler à des créatures de papier glacé ». Je lis des avis tranchés, des analyses de spécialistes et d’experts, je lis des commentaires consternants, dans lesquels chacun croit détenir la vérité.

La vérité, celle-là, n’est pas la mienne.
La mienne est plus authentique que la leur, parce que j’en suis, de ces filles-là.
J’en suis, de celles qui un jour, ont décidé d’arrêter de manger.
J’en suis, de celles qui veillent scrupuleusement à garder l’écart entre les cuisses, les salières et les hanches saillantes.
Pourquoi? Parce que je ne peux pas faire autrement.

J’ai arrêté de manger pendant plusieurs années.
Façon de parler: je mangeais le matin, et ensuite, plus rien.
Je n’ai jamais voulu ressembler aux mannequins, j’en étais un, je défilais et on me voyait dans les magazines branchés.
Je traînais mon mètre 80 et mes 45 kilos dans tous les castings et je ne me suis évanouie qu’une seule fois.
Je ne maigrissais pas pour rentrer dans les robes haute-couture.
Je fondais pour disparaître de la surface de la terre, mourir était une question de survie.
On m’a souvent demandé: « Pourquoi »?
La grande question.
« Pourquoi tu fais ça? » « Pourquoi tu NOUS fais ça? »
Je ne savais pas.

J’ai repoussé mon assiette un midi à Arcachon, été 1997, je me souviens bien, ma mère avait cuisiné du thon en papillote.
Je n’en pouvais plus.
De quoi, je ne savais pas, mais j’ai laissé s’exprimer de la façon la plus accessible qui soit la tristesse infinie que je ressentais depuis toujours.
Depuis toujours, ça remonte à l’âge de 8 ans.
Pourquoi, comment, je ne sais pas trop, mais c’est là que j’identifie la source de tout.
Cesser de manger a été le seul moyen que j’ai trouvé pour dire que je n’allais pas bien, que quelque chose ne tournait pas rond, que je voulais disparaître, m’évanouir, dormir, dormir, dormir.
Je n’ai jamais fait de régime et arrêter de manger n’avait pas grand-chose à voir avec la silhouette que je voulais me donner.
Je savais, en perdant tous ces kilos, que c’était moins de la graisse que de mes angoisses, que je souhaitais me délester.

Les gens croient beaucoup de choses, et ils croient surtout que l’anorexie est affaire de physique.
Non, l’anorexie est affaire de contrôle.
Je ne voulais pas me droguer ni boire, je n’aurais pas supporté de perdre pied.
Je voulais prendre le contrôle de mes émotions, et le seul support que j’avais à ma disposition, c’était mon propre corps.
Toucher mes côtes et sentir mes os sous mes doigts me faisait trembler, mais je n’avais pas le choix.
Compter les calories dans chaque aliment ingurgité me rassurait, cadrait ma vie devenue monacale, morne et empreinte de folie.
Vous ne le lirez pas très souvent mais quand on cesse de s’alimenter, on devient fou.
Mon cerveau se scindait en deux, et deux petites voix se parlaient entre elles pendant que je les écoutais, sans jamais se taire.
L’anorexique n’a jamais de répit. Elle ne dort pas. Elle ne pense pas. Tous ses sens sont concentrés vers le contrôle.
Si ne pas manger est pour elle question de survie, y penser constamment est le signe le plus révélateur de sa folie.
J’ai voulu tout arrêter, j’ai voulu apprendre à vivre sans ces deux intrus dans mon cerveau, j’ai pensé que le seul moyen de les faire taire serait de sauter par ma fenêtre ou de me jeter sous le métro.
J’avais peur de me disloquer.

J’ai senti le froid pendant 6 longues années, j’ai senti le noir m’entourer en plein jour, et ma tête malade était traversée d’idées noires et d’hallucinations.
L’anorexie est une maîtresse exigeante qui vous isole du reste du monde et vous intime l’ordre de suivre ses préceptes à la lettre. J’étais mon propre tyran et aucune rébellion n’était envisageable.
Je criais la nuit sans qu’aucun son ne sorte de ma bouche, j’agrippais des draps froissés d’angoisse et de cauchemars.
Mon cachot, je ne souhaite à personne d’y descendre un jour.
Je refusais de parler de la maladie, je ne voulais pas me mettre en scène.
Je voulais souffrir lentement, et je m’éteignais, inexorablement.
Je ne voulais pas déranger, je m’excusais seulement d’exister.
Personne, je dis bien personne, n’aurait pu me sortir de là sans mon consentement.
J’ai asséché tout ce qui me restait de féminité, effacé toutes les traces de la puberté et je suis devenue invisible, frêle et prête à me briser.

Et puis un jour, j’ai eu peur. Peur de ne jamais savoir aimer.
Peur de ne jamais me laisser aimer.
J’ai eu peur d’être seule avec mes deux petites voix et de mourir, décharnée.
Le contrôle commençait à m’échapper.
J’ai d’abord ressenti des émotions. J’ai rencontré des gens, qui tout doucement, m’ont aimée.
Sans jamais rien demander. Sans me forcer.
Ils lisent ces mots et se reconnaîtront, je n’ai jamais eu la force de leur dire combien leur présence discrète m’avait aidée.

Sortir de l’anorexie n’est pas chose aisée.
Aujourd’hui je me nourris.
Je ne dirais pas que je suis guérie.
J’ai juste réussi à dompter les voix, qui tentent tout de même de se faire entendre, régulièrement.
Elles contrôlent encore quelques petits trucs, par ci par là.
Je leur ai concédé de garder le Thigh Gap, les Collar Bones et les Hips Bones.
Je les laisse compter les calories sur une semaine entière, et plus sur chaque repas.
Moi? Je m’organise autour de tout ça.
Ce sont nos petits arrangements, on s’en sort pas si mal, tu vois.

Personne en me voyant n’imaginerait que la tentation de replonger est pourtant toujours là, tapie au fond, souvent prête à affleurer et à reprendre le dessus.
Ce que mes voix ne savent pas mais que moi je sais, c’est qu’aujourd’hui, je n’ai plus le droit.
Aujourd’hui, une petite fille de 6 ans me guide dans la vie, pas à pas.

 

Les Belles-Mères : Mode d’emploi

Un jour, ma belle-mère m’a offert une brosse à récurer.

Sur le coup je n’ai pas trop su quoi en penser, alors qu’il était évident qu’elle voulait me faire passer un message. À part « VA FAIRE LA VAISSELLE CATIN », je ne voyais pas trop lequel, et puis tout est soudain devenu beaucoup plus limpide: elle me détestait. Moi qui pensais que, de nos jours, les belles-mères modernes étaient dénuées de complexes d’Œdipe et de mise en pli sauvage, moi qui imaginais que l’on pourrait tous vivre ensemble dans un monde où tout ne serait qu’amour, crackers Belin et rosé, laisse-moi te dire que je me suis SACRÉMENT fourré le doigt dans l’œil. Laissant place à la stupéfaction, le doute soudain m’assaillit: si la mienne était comme ça, comment se comportaient les autres? Étaient-elles toutes faites sur le même modèle? Certaines d’entre elles étaient-elles plus atteintes que d’autres? Pouvait-on élaborer un classement, une sorte d’échelle de la Belle-Mère, calquée sur celle de Richter? Pouvait-on les classer selon certains critères bien spécifiques? Faisant fi de la malédiction que la mienne venait de lancer contre moi et mes 5 prochaines générations, jallais donc interroger mes amis les plus chers, leur posant du bout des lèvres cette question cruciale: et toi ta belle-mère, elle est comment? Au terme d’une enquête acharnée de plusieurs semaines je suis heureuse de vous présenter le classement 2013 des belles-mères: 5 catégories, 5 profils, 5 caractères, 5 personnalités (mais toujours la même somme d’emmerdements me dit-on dans l’oreillette).

 

Ma belle-mère est une cougar

Comment la reconnaître?

Elle porte le mini-short mieux que toi et te donne des « petits conseils mode » pour mettre en valeur tes meilleurs atouts. La séduction est pour elle une arme de destruction massive et elle en fait usage auprès de chaque cible de ton entourage qui ressemble peu ou prou à un mec entre 22 et 30 ans, célibataire, ou pas, et aux lèvres charnues. Balançant ses cheveux d’un côté et de l’autre tout en passant son doigt sur ses lèvres elle drague ton meilleur ami qui passait juste récupérer sa perceuse un dimanche après-midi. Il est 16:30 , elle est apprêtée comme pour un bal masqué à Venise et toi comme un bal masqué aussi, mais ambiance Compagnie Créole. Elle lui demandera innocemment si elle peut lui servir quelque chose à boire, posera sa main sur son bras en lui susurrant à l’oreille qu’ils peuvent aussi aller boire un verre ailleurs si ça le tente. Lui, surpris mais charmé, se laissera bien évidemment embarquer sous les regards amusés de l’Homme qui trouve que c’est sympa, ces générations qui se mélangent.

Quelle attitude adopter?

Cacher ses amis mâles de moins de 35 ans paraît une bonne option de départ même si pense à la bonne ambiance que ta belle-mère cougar peut apporter en soirée. Un soupçon de folie, un zeste de subversion et une bonne dose d’inattendu, qui mettront ton sombre appartement au top des lieux branchés de la rentrée. Par contre, ne pas hésiter à mettre le holà dès que tu la croises plus de trois fois au Nüba et qu’elle te demande si tu as des capotes. Poser des limites en douceur, mais fermement. Garder tout de même en tête qu’elle pourra t’être sacrément utile en cas de rupture avec son fils, parce que ce petit blond qu’elle a ramené il y a 6 mois était parfaitement à ton goût, quand tu y repenses.

 

Ma belle-mère est bipolaire

Comment la reconnaître?

La belle-mère bipolaire, c’est un peu comme une marguerite que tu effeuilles: un peu, beaucoup, passionnément, à la folie. Plus du tout. Sur son échelle de valeurs très personnelle tu vas passer de l’adoration à la haine. Compter 6 mois pour une bonne montée en puissance, jusqu’à la crise finale, où elle te tombera dessus comme une tempête de grêlons au mois de mai, c’est à dire au moment où tu t’y attends le moins vu que les grêlons, normalement, c’est en décembre. Et pas en mai. Au début tu es la belle-fille idéale. Comment le sait-elle? Uniquement par comparaison avec celle d’avant, qu’elle déteste puisque elle aussi est rentrée dans le système je t’aime/je te déteste et qu’elle est encore en phase II pendant que tu entres en phase I. Faut suivre, je sais, mais une fois que t’as compris, c’est du gruyère. Juste au moment où tu te dis que vous pourriez devenir copines et faire du tricot ensemble BAM elle retourne sa veste plus vite qu’un éjaculateur précoce et tu te retrouves pendue par les pieds et vouée aux gémonies. Par un subtil effet de vases communicants  il est assez hilarant de constater qu’à ce moment précis où tu atteint la phase II, l’ex belle-fille, elle, est repassée en phase I. ET OUAIS.

Quelle attitude adopter?

Nous ne saurions que trop te conseiller de garder constamment la même attitude, à savoir: never explain, never complain. Si ça marche pour la reine, je vois pas pourquoi ça fonctionnerait pas sur toi. Et puis souviens-toi que le crachin du crapaud et veni vedi vici. En clair, refuse désormais toute invitation qui pourrait t’amener à entrer en contact direct avec elle et les chameaux seront bien gardés. Bon, du coup, désolée de te le dire comme ça, mais tu peux oublier ton abonnement à Phildar Magazine: le tricot, c’est mort. Si vraiment tu étais devenue accro au tricot,  des groupes de parole spécialisés dans ce genre de trauma pourront t’aider à exorciser ta douleur et transcender ce moment douloureux de ta vie. Sois forte.

 

Ma belle-mère est sur Facebook

Comment la reconnaître?

Elle te request deux heures après t’avoir rencontrée et commente chacune de tes photos avant que tu aies eu le temps de la filtrer. Elle chatte avec toi pour te demander si vous venez la voir le week-end prochain, ce serait bien quand même que vous fassiez enfin l’effort de bouger vos fesses de votre appartement de bobos elle est seule et personne ne pense à elle (WARNING: cette situation est potentiellement révélatrice d’un tempérament bipolaire, alors BEWARE). Si tu la filtres, elle s’en rend compte, et te demandes pourquoi tu l’as filtrée. Si tu lui expliques qu’il est judicieux de garder un jardin secret (rapport à tes statuts de retour de soirée hin hin), elle te dit que tu la snobes et que tu as honte d’elle. Et c’est là que le bât blesse: elle continue de t’envoyer des MP pour te dire qu’elle ne comprend pas, que pourtant tu avais eu l’air de bien aimer ses carottes râpées la dernière fois, elle ne te veux pas de mal et toi, toi, petite effrontée, tu te permets de la rejeter? MAIS QUI ES-TU POUR LUI FAIRE ÇA? Tout s’emballe lorsque tu la vois commenter de manière compulsive chacune des photos de ton mec en mettant des petits cœurs partout et une bouffée d’angoisse t’envahit: qui est la femme de qui? ŒDIPE ES-TU LÀ? Il y a une femme de trop, et cette femme, c’est toi.

Quelle attitude adopter?

Ne jamais, jamais, jamais tu m’entends, accepter ta belle-mère sur les réseaux sociaux. Aucune dérogation ne sera acceptée. Si elle met le sujet sur le tapis lors des réunions de famille du genre: « Oh mais de toute façon, ELLE? Elle refuse de m’accepter sur Facebook », reste calme, digne et le dos droit et dis-lui doucement que tu préfères la voir IRL que IVL. Si elle ne comprend pas cette phrase, rajoute que sans elle, ta vie ne serait plus la même, elle t’apporte tant de bonheur que résumer cette relation à un simple lien virtuel te paraît tout bonnement inconcevable. Sourire, tête penchée, emballé c’est pesé. Si tu la sens toujours perplexe, ressers-toi de son gratin dauphinois en demandant la recette, ça l’achèvera.

 

Ma belle-mère est morte

Comment la reconnaître?

Toujours tirée à quatre épingles elle brille par son absence.
HUMOUR.
Un portrait d’elle trône dans l’entrée, posé au milieu des vide-poches et du courrier. Le cadre prend un peu la poussière mais on n’a pas le droit d’y toucher. Parfois, tu surprends ton gentil mari en train de la regarder, l’air perdu, tu passes derrière lui, pose ta tête sur son épaule et tu lui dis: « Elle te manque, je comprends ». Ce à quoi il te répond:  » Hein? Non, je me demandais si j’avais fait le virement pour le deuxième tiers. On mange quoi ce soir? » et il va ouvrir le frigo. C’est dans ces moments-là que tu prends pleinement conscience du gouffre qui sépare les hommes, les femmes et les chenilles.

Quelle attitude adopter?

L’arroser une fois par mois, ça devrait largement suffire.
Placer son prénom dans des conversations tristes une fois tous les 15 jours et dans une conversation gaie du type souvenir d’enfance quand chéri avait fait pipi au lit à 12 ans  au moins une fois par semaine. Un entretien somme toute raisonnable quand on sait la paix royale qu’elle va te laisser. Si tu crois aux revenants, par contre, évite à tout prix de dire du mal d’elle, on en a vu qui se faisaient exorciser pour moins que ça. Méfiance et prudence, toujours.

 

Ma belle-mère est assortie à son canapé

Comment la reconnaître?

Elle choisit ses tenues en fonction de son intérieur. Bouchara a longtemps été son repaire et elle coupe ses robes dans le même tissu que ses rideaux. Question d’économies ou affaire de goût, il en résulte quelque chose de toujours surprenant, comme si un caméléon avait pris possession de son âme pour se réincarner sous les traits d’une femme de 65 ans qui se fond dans son tissu d’ameublement. Le challenge se renouvelle à chaque invitation à déjeuner: c’est au premier qui la trouvera au milieu de ses bibelots. Joueuse, elle prend un malin plaisir à te laisser chercher des heures jusqu’à ce que, n’y tenant plus, elle surgisse d’un recoin, sa veste de tailleur assortie au papier peint. C’est un éternel recommencement, l’effet de surprise fait à chaque fois mouche et les réunions de famille sont souvent ponctuées de parties de cache-cache au cours desquelles personne n’est à l’abri de se retrouver affublé d’un abat-jour à fleurs en guise de couvre-chef.

Quelle attitude adopter?

Jouer le jeu. Se fondre dans le décor pour ne pas faire de vagues mais sans perdre son identité: proposer des soirées à thème relooking extrême pour assortir la déco de SON appartement à TA garde-robe, après tout il n’y a pas de raison qu’elle ne fasse pas un effort. Lancer des folles propositions, l’amener subtilement mais fermement à adopter un look uni et sobre, limite Margiela, et la convaincre que ces grosses fleurs, là, sur ses embrases, c’est très chic, mais sur sa veste, c’est juste moche. Tact, délicatesse et force de conviction deviendront les mamelles de la négociation.

À l’heure où nous vous écrivons, et après avoir recroisé certains témoignages, il paraîtrait qu’une toute nouvelle espèce de belles-mères sévirait actuellement. Si vous en croisez une, soyez prudentes: ces spécimen locaux se reproduisent très rapidement et ont ceci de particulier qu’elles appartiennent aux 5 catégories. Une cellule d’aide psychologique a été mise en place en cas de besoin. Nos équipes sont là pour vous soutenir et vous conseiller au numéro suivant: SOS BELLE-MAMAN 0800 123 456.
Et toi ta belle-mère, elle est comment?