Mon mec, Facebook, ses posts, ses friends et moi


Lui et moi, on a déjà eu deux vies.
Deux vies en trois ans c’est déjà beaucoup, me direz-vous.
Il se trouve que ça nous ressemble bien. Entre nous, rien ne s’est jamais passé comme prévu.
Ça commençait mal, puisqu’on s’est rencontrés sur un malentendu.
Il n’aurait pas dû être là, il s’est incrusté dans une soirée.
Il m’a agacée, je l’ai énervé, il m’a parlé de son ex-femme toute fraîche, je lui ai raconté mon ex-mari moins frais.
Je l’ai trouvé prétentieux, il m’a trouvée empruntée.
On s’était peut-être bien trouvés, qui sait.

Lui et moi, on s’est requestés.
Lui dirait que c’est moi, je t’avoue que j’ai oublié. Tout va vite, tellement vite.
Avant on se serait promis de se rappeler, on se serait donné rendez-vous et on aurait bu un café. Là, on a tchatté. C’est pas mal, le tchat, ça évite de se faire rembarrer, et si c’est le cas tu es tout de suite fixé. Fini d’attendre le coup de fil de l’autre: est-ce qu’il va me rappeler, c’est une question que l’on oublie désormais de se poser. L’instantané du réseau apporte les réponses avant même que les questions ne soient formulées. Prêt à mâcher, prêt à jeter, prêt à consommer.
On s’est donc reniflés par écrit avant de se jauger en vrai et de laisser faire les émotions, les palpitations, les mains moites et le cœur qui bat, ou alors l’absence de chacun de ces symptômes, »Je file, j’ai rendez-vous, à bientôt? » et la bise qui claque avant de partir dans la direction opposée.
Au Balto du coin, on aurait laissé passé les blancs sur une banquette au cuir marron un peu usé, on aurait vu nos reflets dans la glace et on aurait su si on voulait proposer un deuxième café.
Quelques lignes ont suffit, écrites peut-être devant la télé, une vidéo de chats ou un coup de fil à son banquier.

Lui et moi, on s’est épiés.
Je n’ai pas découvert petit à petit ses goûts, ses hobbies et ce qu’il faisait de sa vie, j’ai tout su tout de suite. Il aime Diana Ross et le poulet au curry, a prévu d’aller à un vernissage samedi et aimerait aller à ce concert en janvier. Il a su qui était ma meilleure amie avant de la rencontrer et ils ont échangé des avis sous la photo du Thalys que je venais de poster. On tisse sa toile vite, très vite, autour de la personne convoitée, pour lui éviter de nous échapper et la garder à notre portée et lui montrer tout de nous et puis ça va plus vite c’est plus pratique et puis pourquoi faire autrement puisque c’est comme ça que tout le monde fait maintenant. Oui, pourquoi? J’ai pourtant grandi avec l’idée qu’attendre l’autre permettait d’apprendre à se désirer, on ne m’a pas appris à séduire comme je ferais mes courses au supermarché: tout en vitrine et il me suffit de piocher ce qui me plaît au moment où ça me plaît. Mais j’ai regardé, fébrilement, quasi religieusement, ce qu’il faisait, ce qu’il aimait, ce qu’il disait. J’ai pisté les filles qui commentaient, et sa famille qui s’en mêlait, j’ai été jalouse souvent, curieuse parfois, je me suis gavée de tout ce qu’il racontait.
Et un soir on s’est dit qu’on pourrait se revoir, en vrai, au lieu de se googler.
Un matin, j’ai pris un train, allant retrouver un homme que je n’avais vu qu’une fois et qui savait déjà comment je serai habillée.
Je m’étais instagramée.

Lui et moi, on s’est retrouvés.
Il avait commandé des sushis, on a bu du vin, on s’est embrassés et on a posté des statuts idiots sur nos profils respectifs.
On a un peu oublié de se regarder dans le blanc des yeux, pas le temps, ma cousine m’a appelé et j’ai discuté une heure avec elle pendant qu’il regardait les bandes annonces des films qu’on pourrait aller voir pendant le week-end et après on a peu parlé, peu échangé, peu discuté, on s’est sourit, beaucoup quand même, mais on a vite replongé le nez dans nos appareils pour vérifier que la vie dehors continuait bien de tourner et rappeler au monde qu’on était là nous aussi, qu’on n’avait pas complètement débranché. On est quand même partis à la mer, bord de plage, Trouville en hiver, et on a fait des photos likées par sa famille et mes amis, contents de nous savoir tous les deux entre de bonnes mains tiens elle a retrouvé le sourire il a l’air sympa son mec tiens il s’est déjà recasé elle a l’air marrante sa nouvelle nana. Nous deux, ça a très vite concerné pas loin de 1000 personnes, entre les statuts, les vidéos, les portraits à deux et les messages subliminaux partagés avec tout le monde, j’en oubliais presque de le regarder lui, en face de moi, mais si j’avais levé les yeux je n’aurais pas croisé son regard, il était déjà perdu dans son propre répertoire.

Lui et moi, on s’est séparés.
Pour 15 jours, le temps que la vie, le boulot, les ex, les enfants, reprennent le dessus et le quotidien réglé comme une horloge.
Entre lui et moi, une heure vingt de train, deux capitales, deux pays et puis skype, viber, gmail, leurs notifications partout tout le temps sans relâche soirs de semaine compris.
Pas le temps de se manquer, je suis déjà dans ta vie, tu es dans la mienne, aucun espace vide, un(e) autre pourrait prendre le dessus, plus drôle, plus subtil(e), plus réactif(ve), plus présent(e), plus connecté(e).
Pas d’absence, pas de mystère, pas de répondeurs, pas de courriers,  pourtant j’aurais eu envie, avec lui, d’une bulle où rien n’aurait filtré, je crois que j’aurais aimé garder pour nous les premiers jours, les premiers morceaux échangés et les mots qu’on prononce tout bas pour marquer ce qui deviendra notre territoire personnel, notre mémoire collective à deux, notre inconscient collectif à nous.
J’ai repris mon train, « À dans 15 jours » et il n’allait pas vraiment me manquer puisque le fil d’actualités ne serait jamais coupé. Skype est rentré dans notre vie comme une caméra embarquée. S’il refusait de se connecter, qu’allait-il faire de mieux ce soir? Et moi, avec qui j’allais dîner qui m’empêcherait de me brancher?

Lui et moi on s’est aimés.
Sans se poser beaucoup de questions, sans chercher à en savoir plus puisque l’on savait déjà presque tout de l’autre, ses amis sont devenus les miens, ceux que l’on a rencontrés une fois et ajoutés au fur et à mesure, 5, 10 puis 25 en commun, et sa mère, son frère sa tante et ses cousins, tous ayant droit d’accès à la palette complexe et mouvante de mes goûts et mes couleurs. J’ai filtré, parfois, mais filtrer l’un sans filtrer l’autre, c’est quasi du Feydeau et ça a nourrit de longues soirées familiales pendant lesquelles l’un se rend compte qu’il a été évincé de mon post sur la tarte au roquefort que j’avais préparée et pourquoi moi je ne le vois pas et va expliquer à la tablée que oui, tu as le droit de ne pas tout divulguer. Trancher, choisir, écarter, sélectionner, ménager, expliquer, rassurer. Jouer le jeu. Accepter les règles. Naviguer entre le virtuel, le réel, ce que l’on peut dire à l’un sans le dire à l’autre tout en sachant que l’autre apprendra tôt ou tard ce que l’autre sait déjà alors que l’intention n’y était pas. Bon. On n’était pas loin de l’incident diplomatique à chacun de mes posts. Je voyais le nom de mes amis s’afficher inexorablement dans sa liste de contacts, rajoutés l’un après l’autre, sans me consulter. Je n’ai pas tilté, je l’avais déjà fait avec mon ex-mari, je me suis dit « Grandis ma petite chérie, ton sacro-saint territoire n’est pas chasse gardée et tes amis sont libres de facebooker ton mec s’ils en ont vraiment envie« . Oui mais voilà, je ne savais plus trop si j’avais envie. Et puis, je ne savais plus non plus si je voulais voir sa journée s’égrener au rythme de ses publications, et le retrouver le soir, et tout savoir, déjà, puisque de 8:00 à 19:00, aucun moment de sa journée ne m’était inconnu.

Lui et moi on s’est déchirés.
Et pourtant, on a passé l’hiver, et aussi l’été.
J’ai cliqué sur Remove il y a plus de 6 mois. Son profil, sa famille, ses amis. Ils y sont tous passés. La réhab n’a pas été très douloureuse, j’ai pris une grande inspiration et je n’ai plus rien su de lui. Enfin… Je ne sais plus ce qu’il fait pendant mon absence, et je m’en fous, puisque le soir, j’ai tout à apprendre de sa journée.
Aucune information ne filtre, je ne connais plus rien de son intimité, je peux à nouveau lui demander comment vont ses amis, et il peut à nouveau choisir de me répondre, de me mentir, ou de me préserver. « Comment vous faites, sans Facebook? » On fait comme avant, comme ce que j’ai connu avec mes premiers flirts, on fait comme si on laissait à l’autre la possibilité de ne pas tout nous dire, de ne pas tout nous raconter, de se cacher, de protéger son espace et de n’en laisser passer que quelques bribes. Je découvre un homme que je ne connaissais pas, presque trois ans après le premier baiser. Ses morceaux préférés, je ne les écoute plus via une vidéo YouTube postée à 15:52 mais à 21:48, lorsqu’il sort le vinyle et me dit « Écoute » en me regardant droit dans les yeux, sa main sur mon cou et mon sourire qui s’étire, mes doigts qui parcourent son dos. Je l’appelle pour entendre sa voix, parce que sans nouvelles de lui dans mon newsfeed, je retrouve l’envie d’aller vers lui. Mon amant n’est pas à ma disposition, je ne le suis pas non plus, je veux qu’il puisse se dérober à moi, qu’il puisse me surprendre, encore, toujours, chaque jour, puisque finalement c’est quoi d’autre, l’amour?

 

10 réflexions sur “Mon mec, Facebook, ses posts, ses friends et moi

  1. Polina dit :

    Quel beau texte, je suis admirative ! Je m’abonne, j’aime trop les mots et les belles tournures pour ne pas suivre vos prochains écrits 😉 !

  2. Marine M dit :

    Je viens tout juste, par hasard, de découvrir ton blog. Et je suis complètement bluffée par ta manière d’écrire! Je m’en vais de ce pas dévorer tes articles. 🙂

  3. VetOcean dit :

    J’aime !! En effet ton écriture est très belle et plaisante à lire, on s’y voit =) et tu écris sur des sujets qui m’interrogent alors je lis je lis, merci pour ces mots

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