CDG Terminal 2A

Sa boîte vocale est pleine. Impossible de lui laisser un message.
Ils sont désolés, dit une voix qui ne l’est pas. Pas autant que moi, éructe-t-il en raccrochant, bouche pincée et mains crispées sur son téléphone. Il pourrait le jeter contre le mur, mais s’il le fait, il ne pourra plus la rappeler. Il se ravise, repose l’appareil sur la table et se prend le crâne entre les mains. Il se repasse les derniers jours dans sa tête.
On lui a dit que ça ne relevait pas d’un cas de disparition inquiétante, qu’il fallait attendre, qu’elle était majeure et vaccinée et que les adultes majeurs et vaccinés ont le droit de ne pas répondre au téléphone six jours de suite et il leur a dit d’aller se faire foutre que c’était sa femme et que jamais elle ne le laisserait sans nouvelles six jours d’affilée et ils lui avaient dit de se calmer et de revenir dans trois jours. Ils mentaient, il en était persuadé, il lui était forcément arrivé quelque chose.
Quelque chose, c’était un accident, un enlèvement, une mort subite ou un suicide. Disparaître, ce n’est pas son genre.

La dernière fois qu’il a entendu sa voix, c’était samedi dernier. Ils ont raccroché après avoir parlé de leurs prochaines vacances. Dans sa voix à elle, il avait senti l’envie de le rejoindre. Vite. Ils avaient tellement de choses à se dire après cette dernière dispute, elle avait dit qu’elle viendrait le retrouver la semaine prochaine, qu’ils devaient prendre du temps pour eux, cesser de se déchirer, il devait comprendre lui aussi qu’il n’était pas toujours facile, qu’il pouvait être cinglant et dur et méchant et il lui avait répondu qu’il ferait des efforts il voulait apprendre il n’avait pas su se maîtriser mais promis, chérie, c’est la dernière fois que ça se produit.
Elle lui a dit qu’elle le rappellerait dimanche. Il a patienté jusqu’à 22:45. Messagerie.
Lundi matin, il lui a envoyé un mot, « Tu me manques, appelle-moi. »
Lundi midi, il a essayé encore une fois, puis lundi soir, mardi matin deux fois, mardi après-midi quatre fois, mercredi jusqu’à minuit et puis chaque jour sans interruption jusqu’à aujourd’hui.

Nous sommes vendredi, son vol atterrit à 8:45.
Il a décidé d’aller l’attendre à l’aéroport et de lui faire la surprise. En arrivant dans le hall, il a erré pendant quelques minutes, le temps de trouver le bon terminal. Il croise des touristes, des familles, des baroudeurs. Il hait les touristes, qui lui donnent la chair de poule, avec leurs valises marron et leurs casquettes à visière transparente. Il déteste les familles papa-maman-deux-enfants, qui mangent des sandwiches sous cellophane et boivent des canettes à l’aspartame. Il méprise les baroudeurs, leur guitare, et leur sac à dos à lanières.
Il n’a même pas pris le temps de s’habiller correctement. Son pantalon en toile bleue et sa veste en lin beige sont froissés. Il n’est pas rasé, ses cheveux se dressent hirsutes sur son crâne. Pour un peu on le prendrait pour un hippie à ukulélé. Il n’a pas dormi depuis 6 jours, son haleine sent l’alcool et les cigarettes qu’il a alternés à chaque minute de chacune de ces dernières journées. Il vérifie encore une fois son téléphone. L’écran n’indique aucun appel, aucun message. Il se dirige vers les arrivées, et guette la foule des premiers voyageurs. Elle a pris ce vol il en est certain elle lui a bien dit: « Je prends le vol de 8:45 on se retrouve à l’aéroport », mais elle n’est pas là, elle a dû rater son avion, ça arrive souvent, un contretemps, on arrive trop tard et on prend le prochain alors il attend celui de 11:55 et il reste à la même place, pourtant il transpire, son col de chemise est trempé, il a mal aux pieds, ses poings se serrent elle n’est pas non plus sur le vol de 11:55, son téléphone ne sonne pas, elle n’est toujours pas là. Il sait qu’elle va venir, elle était douce au téléphone, et même si la veille de son départ ils se sont disputés il sait qu’elle ne lui en veut pas elle lui a dit que ce n’était pas grave et qu’elle lui pardonnait. Quand il y repense elle a ce don de le mettre en rogne, alors la faute à qui s’il s’énerve un peu, après.

Il regarde son poing, il s’est fait mal la dernière fois, ses phalanges ont heurté la mâchoire, mais du mauvais côté, et sa main vire au bleu. Il faudra qu’il pense à passer à la pharmacie cet après-midi. Il sourit, il sait que maintenant, tout ira mieux entre eux. Ils vont passer quelques jours ensemble, il lui parlera, et tout rentrera dans l’ordre. Il l’aime, c’est la femme de sa vie. Et elle ne peut pas vivre sans lui. Il lui expliquera que sans elle il n’est rien, il pourrait se jeter par la fenêtre ou s’ouvrir les veines si elle le quittait, il est prêt à tout pour la garder près de lui, tout contre lui, comme la dernière nuit avant qu’il parte, quand il l’a serrée, très fort, jusqu’au matin. Elle ne pouvait plus bouger. « Tu es à moi », il lui a chuchoté, « Romane, mon amour. »
Oh oui, ils vont être très heureux, ils vont être très, très heureux. Il se sent mieux.

Il relève la tête, il a du temps avant le prochain vol, il se dirige vers le bar. Il est 13:00, il a envie d’un verre, ça le fera patienter. De toute façon, elle ne changera jamais, même pas fichue de prévenir qu’elle a du retard. Quand elle arrivera, quel savon elle se prendra.

À l’autre bout du hall, Romane regarde Antoine s’éloigner. Elle ajuste ses lunettes de soleil, prend son sac, son passeport, son billet, jette un œil à son téléphone, efface méthodiquement les 78 appels en absence, l’éteint, et se dirige vers l’enregistrement.
Elle longe les baies vitrées qui surplombent les appareils au sol.
Elle s’arrête, soudain frigorifiée. Un avion se dirige lentement vers le bout de la piste. Elle l’observe décoller, le suit du regard, longtemps.
Elle sera dans le prochain.
Elle s’en va enfin.
Tout est terminé.

Barbès-Rochechouart

J’ai froid à l’intérieur, les os qui s’entrechoquent et les mains bleues je me suis arrêtée dans le premier café en ai descendu trois pas assez chauds et le serveur a regardé mon mascara qui coulait. Je lui ai souri parce que je n’avais pas grand chose d’autre à faire un dimanche à 13:25 dans un bistrot de la gare du Nord, il avait l’air de se demander ce que je faisais là sans bagages, le visage ravagé de larmes et mes trois expresso avalés coup sur coup. Il avait l’air de se demander ce qui avait bien pu me pousser à rentrer ici dans son rade un peu pourri sans train à prendre juste pour boire des cafés froids il a bien dû se dire que ça n’allait pas trop mais il m’a juste souri en haussant les épaules. Ça doit sacrément défiler les filles éplorées dans ce genre d’endroit, qui se posent du bout des fesses sur une vieille banquette en cuir marron sans enlever leur manteau et en jouant avec leur sachet de sucre jusqu’à en percer l’enveloppe et à un moment elles redemandent du sucre s’il vous plaît tout s’est renversé. Il n’y avait rien à faire d’autre qu’attendre je ne sais pas quoi mais attendre est la seule chose que j’ai trouvée à faire dans ce café de 13:25 à 18:05 puisque tu ne m’appelleras pas et qu’après tout on pourrait tout aussi bien en rester là. Ça changerait quoi de dire qu’on lâche tout qu’on n’en peut plus qu’ailleurs il y a certainement mieux ça ne peut pas être pire, c’est ce que me disait ma mère tout le temps. Mais si ça peut être pire, c’est bien ça le pire, enfin rien qui n’arrive au niveau de la mort et la maladie c’est sûr mais tu sais la mort et la maladie là je m’en fous, mais toi et ton absence toi et ta distance je ne sais pas comment je fais, comment je peux continuer.

J’ai grelotté et je continuerai jusqu’à ce que tu me réchauffes de ta main mais tu n’appelleras pas, tu ne le fais jamais je ne vois pas pourquoi tu commencerais aujourd’hui. L’espoir fait vivre on a dit, heureusement parce que sinon on ne serait pas allé bien loin toi et moi. On a bien essayé, mais garder la tête hors de l’eau quand la marée remonte, c’est souvent difficile mon amour, tu ne pourras pas dire le contraire. Si les couleuvres ne passent pas, la tasse que l’on boit depuis tout ce temps commence à teinter mes larmes d’un petit goût salé, presque amer et j’en goûte la saveur sur mes lèvres asséchées puisque je ne parle plus j’en ai assez de bavasser ça ne change pas la donne, on ne peut pas toujours se battre contre vents et marées. Si d’aventure tu penses à moi à moins que le reste du monde n’obtienne tes faveurs pendant que je me languis, si d’aventure tu comprends que le prochain pas sera décisif alors, alors, alors, je reviendrai, et j’attendrai.

On pourra diluer toute la misère, on pourra marcher droit devant on pourra peut-être s’aimer vraiment sans les autres sans ta mère la mienne mon père le tien tes frères ta soeur et puis mon chien. On pourra alors se rencontrer se découvrir et puis voir si on réussit à s’aimer, sans béquille sans poudre aux yeux sans haine, sans rancoeur et sans déni. On verra bien qui a gagné, de nous ou du passé, on verra bien si on est suffisamment forts pour aller de l’avant, on se regardera dans le blanc des yeux sans aucun autre combat à mener. On pourra rire sans calculer, se parler sans crier, se croire sans soupçonner, se plaire sans juger. On dira qu’on en est sortis grandis et on rira bien en regardant par dessus notre épaule. Bon débarras, on dira, ça n’arrangera rien mais toi et moi on saura. On pourra se raconter on pourra tout inventer et toi tu souriras et je n’aurai plus jamais froid, ta main caressera la mienne dans un bistrot sans âme près de la gare du Nord, on s’affalera sur une banquette au cuir usé et le serveur nous regardera l’air amusé, on lui fera un clin d’oeil, celui des initiés: toi et moi on aura gagné la vie sera douce et on aura de vraies guerres à enclencher, de celles gagnées d’avance, mais toi et moi mon amour, toi et moi on existera pour toujours.

Ce qui me lie ce qui m’attache ce qui me garde près de toi tu verras pourquoi je suis toujours là.
Et alors, peut-être, seulement, je verrai qui tu es vraiment.