Barbès-Rochechouart

J’ai froid à l’intérieur, les os qui s’entrechoquent et les mains bleues je me suis arrêtée dans le premier café en ai descendu trois pas assez chauds et le serveur a regardé mon mascara qui coulait. Je lui ai souri parce que je n’avais pas grand chose d’autre à faire un dimanche à 13:25 dans un bistrot de la gare du Nord, il avait l’air de se demander ce que je faisais là sans bagages, le visage ravagé de larmes et mes trois expresso avalés coup sur coup. Il avait l’air de se demander ce qui avait bien pu me pousser à rentrer ici dans son rade un peu pourri sans train à prendre juste pour boire des cafés froids il a bien dû se dire que ça n’allait pas trop mais il m’a juste souri en haussant les épaules. Ça doit sacrément défiler les filles éplorées dans ce genre d’endroit, qui se posent du bout des fesses sur une vieille banquette en cuir marron sans enlever leur manteau et en jouant avec leur sachet de sucre jusqu’à en percer l’enveloppe et à un moment elles redemandent du sucre s’il vous plaît tout s’est renversé. Il n’y avait rien à faire d’autre qu’attendre je ne sais pas quoi mais attendre est la seule chose que j’ai trouvée à faire dans ce café de 13:25 à 18:05 puisque tu ne m’appelleras pas et qu’après tout on pourrait tout aussi bien en rester là. Ça changerait quoi de dire qu’on lâche tout qu’on n’en peut plus qu’ailleurs il y a certainement mieux ça ne peut pas être pire, c’est ce que me disait ma mère tout le temps. Mais si ça peut être pire, c’est bien ça le pire, enfin rien qui n’arrive au niveau de la mort et la maladie c’est sûr mais tu sais la mort et la maladie là je m’en fous, mais toi et ton absence toi et ta distance je ne sais pas comment je fais, comment je peux continuer.

J’ai grelotté et je continuerai jusqu’à ce que tu me réchauffes de ta main mais tu n’appelleras pas, tu ne le fais jamais je ne vois pas pourquoi tu commencerais aujourd’hui. L’espoir fait vivre on a dit, heureusement parce que sinon on ne serait pas allé bien loin toi et moi. On a bien essayé, mais garder la tête hors de l’eau quand la marée remonte, c’est souvent difficile mon amour, tu ne pourras pas dire le contraire. Si les couleuvres ne passent pas, la tasse que l’on boit depuis tout ce temps commence à teinter mes larmes d’un petit goût salé, presque amer et j’en goûte la saveur sur mes lèvres asséchées puisque je ne parle plus j’en ai assez de bavasser ça ne change pas la donne, on ne peut pas toujours se battre contre vents et marées. Si d’aventure tu penses à moi à moins que le reste du monde n’obtienne tes faveurs pendant que je me languis, si d’aventure tu comprends que le prochain pas sera décisif alors, alors, alors, je reviendrai, et j’attendrai.

On pourra diluer toute la misère, on pourra marcher droit devant on pourra peut-être s’aimer vraiment sans les autres sans ta mère la mienne mon père le tien tes frères ta soeur et puis mon chien. On pourra alors se rencontrer se découvrir et puis voir si on réussit à s’aimer, sans béquille sans poudre aux yeux sans haine, sans rancoeur et sans déni. On verra bien qui a gagné, de nous ou du passé, on verra bien si on est suffisamment forts pour aller de l’avant, on se regardera dans le blanc des yeux sans aucun autre combat à mener. On pourra rire sans calculer, se parler sans crier, se croire sans soupçonner, se plaire sans juger. On dira qu’on en est sortis grandis et on rira bien en regardant par dessus notre épaule. Bon débarras, on dira, ça n’arrangera rien mais toi et moi on saura. On pourra se raconter on pourra tout inventer et toi tu souriras et je n’aurai plus jamais froid, ta main caressera la mienne dans un bistrot sans âme près de la gare du Nord, on s’affalera sur une banquette au cuir usé et le serveur nous regardera l’air amusé, on lui fera un clin d’oeil, celui des initiés: toi et moi on aura gagné la vie sera douce et on aura de vraies guerres à enclencher, de celles gagnées d’avance, mais toi et moi mon amour, toi et moi on existera pour toujours.

Ce qui me lie ce qui m’attache ce qui me garde près de toi tu verras pourquoi je suis toujours là.
Et alors, peut-être, seulement, je verrai qui tu es vraiment.

 

 

4 réflexions sur “Barbès-Rochechouart

  1. anonymous dit :

    Wahou, tomber un peu par hasard sur ton blog, je lis cet article le début es touchant, mais les deux derniers paragraphes m’ont touché. Ce sont des mots que je n’aurais pu écrire mais représente tellement ce que j’aurais à « lui » dire… Plein de poésie, merci.

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