Paris-Gare de Lyon

Toutes les filles s’appellent Pauline, Cécile, Céline, Stéphanie, Julie, Aurore, Agathe, ou Aurélie.
Toutes les filles l’ont touché, approché, aimé, senti, caressé, excité, emporté, de près, ou bien de loin, il y a 30 ans, 15 ans ou avant-hier matin.

Toutes les filles ont ce truc en plus, ce je ne sais quoi, cette mèche qui va bien, la paume de leurs mains, elles sont parfaites, fragiles et douces, là, surtout quand il les embrassait au creux des reins.

Toutes les filles ont des lettres, des mots doux, des cartes, envoyées de Madrid, Bali ou Tombouctou, des post-its collés sur une porte un beau matin, datés de mars, octobre ou juin, Paris 8 et J-15, des « Tu sais que je t’aimerai toujours« , écrit en lettres frêles sur un coin de nappe en papier, bien calés entre leurs deux livres préférés.

Toutes les filles ont un bijou, une chaîne, une bague ou un bracelet, le marchand de plage avait dit que les amoureux en rapportaient, évidemment elle l’ont gardé, négligemment posé au fond d’une boîte façon ivoire ou bronze, au fond du deuxième tiroir de son vieux petit bureau, derrière les cartes et les carnets.

Toutes les filles ont une photo que je n’aurai jamais, celle avec encore des cheveux et le sourire niais, celui avant la vie, les coups, les bleus et les à peu près, un peu cornée sur les côtés, et au dos on lit des souvenirs un peu flous: ça dit « 17.06.96, tu es la femme de ma vie, je t’aimais, je t’aime et je t’aimerai ».

Toutes les filles ont une chanson qu’elles n’oublieront jamais, un morceau bien à elles qui ferait bondir leur petit cœur des années après, ce serait lent, romantique, un peu démodé mais quand elles l’entendraient, elles monteraient le son, fredonneraient quelques notes et se diraient: « Qu’est-ce qu’il fait maintenant?« , un morceau à eux, celui qui les lieraient à jamais, celui sur lequel ils s’étaient juré bien des choses qu’ils savaient impossibles à vivre après.

Toutes les filles ont un vieux pull, celui qu’il avait mis autour de leurs épaules un soir où il faisait frais, ils étaient sortis dîner après tout le monde et ils n’avaient pas vu l’heure passer, la nuit était tombée, elle avait son short et son tee-shirt rentré, en frissonnant, elle l’avait regardé, il avait souri et 15 ans après elle passe sa main sur la laine un peu mitée et pense aux promesses qu’ils avaient échangées.

Toutes les filles ont un bar, celui dans lequel ils se retrouvaient, les mains moites emmêlées, front contre front, et si on disait que ça ne s’arrêterait jamais, et si, et si, je vais reprendre un truc, et toi, tu veux quelque chose, on partage, apportez-nous deux pailles et l’addition s’il vous plaît.

Toutes les filles ont un ami commun, teneur de chandelles et vieux témoin, qui se reprend lorsque soudain entre le fromage et le dessert s’échappe une phrase: « Tiens tu ne devineras jamais qui j’ai vu le week-end dernier? » et qui s’arrête soudain, devant lui qui a compris et moi qui veut savoir, et qui change de conversation pour finalement parler de la pluie et du beau temps. Ce n’est plus un ange qui passe mais tout un passé et en suspens, des particules infimes de sa vie d’avant.

Toutes les filles ont un quai de gare, et l’horaire encore gravé dans leur mémoire: départ Gare de de Lyon à huit heures moins le quart, des allers-retours empressés et chronométrés, entre lesquels la vie coulerait doucement et les parenthèses seraient à jamais enchantées.

Les filles d’hier ont des souvenirs, tandis que j’ai la saveur de tes baisers, de tes mots et de ton présent. Les filles d’avant sont rangées dans un coin, sages et immobiles, je sais les incursions qu’elles font dans ta mémoire le temps d’une chanson, d’un paysage ou d’une odeur, j’imagine les souvenirs et les émotions, je devine les regrets parfois larvés, prêts à bondir au moindre éclat, à la moindre amertume, les souvenirs que tu aurais aimé garder au chaud, tandis que leur image pâlit au fil du temps, pour ne devenir qu’une silhouette embrumée, aux couleurs un peu passées.

Les filles d’avant ont fané, et le présent ne pourra jamais les ressusciter.