Trente-et-un jours d’été


Mardi 1er juillet
: je remonte le boulevard Raspail, l’écho en main. Sur la photo, rien sinon un cercle noir avec aucun signe de vie dedans, rien n’est grave comme dirait l’autre mais la perspective d’un heureux évènement aurait adouci l’aigreur des derniers mois.

Mercredi 2 juillet: l’ordonnance en main, je pose des questions sans importance au médecin, veut savoir si j’aurais mal si ça durera longtemps si je verrai tout si je pourrai en refaire un.

Ce sera pour vendredi, je repars en métro vers mon bureau, le coeur dans les talons et la tête ailleurs, il fait chaud ce matin en face du parc Monceau.

Jeudi 3 juillet: c’est demain et je dois prévenir, expliquer, je resterai à la maison couchée et le reste attendra, l’espace d’une journée. Je sors le ventre et gonfle le torse, mes seins bombés disparaîtront très vite alors autant, encore un peu, en profiter.

Vendredi 4 juillet: je prends 2 comprimés et m’installe dans le canapé. Je hais être une femme à ce moment là, et il ne peut rien faire, face à moi, pour atténuer la tristesse que ça n’ait pas tout à fait fonctionné. « On recommencera » me dit-il, l’air aussi désolé que moi.

Samedi 5 juillet: partir visiter des maisons sous la pluie et en pleines contractions, j’aurais pu mieux organiser mon temps mais celui-ci me presse je veux tellement quitter Paris. L’été a beau être là, ma tête est en automne, j’ai un corps de mi-saison qui pèse trois tonnes.

Dimanche 6 juillet
: visite en belle-famille, fausse couche à son maximum, je serre les dents pour ne pas tout à fait tomber dans les pommes. Je regarde distraitement les allées et venues d’un ballon sur l’écran: je me sens solidaire, prends un calmant, et délire en m’imaginant en boule de flipper.

Lundi 7-dimanche 13 juillet: s’enfermer a du bon, j’écris sur le ventre de la femme, les mères et les enfants, j’écris sur mon utérus qui ne me laisse pas en paix et sur mes 35 ans. Je me sens vieille, et je pense à ma mère, aux grossesses ratées et aux avortements. Je termine un livre, en ouvre un autre, l’été qui arrive me berce de douces illusions, j’attends les congés payés comme mon miracle de l’année.

Lundi 14 juillet: il n’y a pas de hasard, dit-on. C’est peut-être vrai, et quand son histoire rencontre la mienne à ce point, je comprends mieux pourquoi on s’est trouvés sur le même chemin. Je reprends ce que j’ai écrit hier, pense aux grands secrets de nos mères, au pouvoir des femmes et à leur incroyable capacité à mentir pour se protéger. Elles me font penser à des ogresses, créatures immenses, gueule béante et poings serrés, mi-femmes mi-monstres, sortes de démons de l’Antiquité.

Mardi 15 juillet: je ne m’étonne plus des revers de situation et assiste impuissante au naufrage d’un bon nombre d’illusions. Il y aura des jours meilleurs mais en attendant, il faut sauver les meubles, fermer les écoutilles, calefeutrer ce qui reste de vérité et tenir bon, droit face au vent. Quand la famille fait défaut, que nous reste-t-il pour nous sentir vivant?

Mercredi 16 juillet: les enfants reviennent de chez leurs parents, je ferme les valises, et range l’appartement, demain, c’est les vacances, je les attends comme lorsque j’étais enfant.

Jeudi 17-samedi 19 juillet: en voyage, deux jours entre Paris et là-bas, les aires de repos, les stations-service et la route de nuit. Je ne dors pas, ma main avec la sienne, entrelacées sur sa cuisse et la mienne. Mon amour, je te promets, tout ira bien, bien, bien.

Dimanche 20 juillet: prendre possession des lieux et essayer de mettre un peu de chez-soi dans une maison que l’on ne connaît pas. Trouver le rythme de la plage, des amis et des dîners sans fin, se mettre au pas, respirer, tendre le cou vers le ciel. Dire aux enfants: « Vous voyez, d’ici on voit les étoiles. » Les compter, rire, inspirer.

Lundi 21-lundi 28 juillet: vivre ensemble, découvrir les arrangements entre couples, les manies et les petits secrets, s’en étonner, s’en amuser, se dire que nous, on ne ferait pas pareil, savoir que les autres disent la même chose de soi. S’épier, s’observer, se copier et parfois, s’énerver. Vive la vie en communauté.

Mardi 29 juillet: août moins trois, et bientôt rentrer à Paris, et tout recommencer. Désirer une fois de plus changer de vie, c’est comme les marronniers, ça revient inexorablement et on pense à la même chose chaque été. Cette fois-ci se dire que ce sera la bonne, penser aux projets, et surtout, ne pas oublier de profiter.

Mercredi 30 juillet: observer les ados, leurs manies, leur liberté, je voudrais avoir 14 ans à nouveau, me laisser totalement porter. Je range la maison, prépare le départ, et revois ma mère, moi à 5 ans, elle à mon âge, d’un coup, je sens tout le poids du temps. À quel moment suis-je devenue adulte, à faire et défaire des valises et à passer un dernier petit coup de balai dans les chambres des enfants?

Jeudi 31 juillet: demain je clos ce mois de bouleversements. J’aurais dû lire mon horoscope: pas sûre que les planètes aient été avec moi ces derniers temps.
Demain c’est l’été, le vrai, soleil haut et lumières rosées, j’ai hâte de voir ce que ce mois à venir va me réserver.