Un mètre trente-deux, vingt-sept kilos

Tu sais, ce n’est pas facile tous les jours.
Non pas que je ne t’aime pas, mais des fois, je me dis que ce serait plus simple sans toi.

Je me lèverais plus tard, pour commencer. Une heure de rab, j’ai bien compté.
Il n’y aurait pas le bol de céréales à préparer, les habits à assortir, les dents à laver, les cheveux à brosser, le cartable à vérifier, les gants, le manteau et le bonnet à ajuster, ni le cahier de correspondance à signer.

Je partirais tranquillement bosser. J’arriverais pile poil à l’heure, les doigts dans le nez.
Il n’y aurait pas de cartable à porter, plus de parents d’élèves à saluer, le nez à moucher, la directrice à écouter, la maîtresse à supporter,  les journées pédagogiques à noter, le goûter qu’on a encore oublié, ni la baby-sitter à rappeler.

Je ne penserais qu’à moi de la journée. Personne sur qui veiller, le pied.
Il n’y aurait plus de sursaut au moindre appel, pas d’enfant malade qui a vomi sur ses camarades, pas de genoux écorchés, de grippe ou d’angine à soigner, pas de pédiatre ni d’urgences ni de pompiers, pas de stress, ni d’angoisses à devoir gérer.

Je dépenserais mon argent pour moi. Les soldes privées pour enfants? Rien à cirer.
Il n’y aurait plus de petits pulls à devoir commander, de plein de chaussettes, de collants, de chaussures à changer parce que t’as encore grandi du pied, pas de ventes privées spéciales parce que tu as pris deux tailles ni de gants, pour la cinquième fois à racheter.

Je ferais des heures sup. Fini les contraintes, à moi les journées sans fin, et vive la liberté.
Il n’y aurait plus de patron qui note que je donne du temps à mon enfant et moins à sa société, plus de collègues qui me doublent dans les promotions parce que eux n’ont pas de bain à donner, plus de multi-casquette à porter pour être sûre de rentrer avec des légumes pour te faire à manger.

Je me vautrerais devant une série B. Ou j’irais boire un verre de dernière minute, sans rien programmer.
Il n’y aurait plus de discussion animée sur les derniers Disney, plus de miettes par terre et de serviette de bain qui traîne dans l’entrée, plus de range ta chambre et mets la table on va manger, plus de baignoire à rincer, plus de jouets à trier et de règles de politesse à t’enseigner.

Je me coucherais tranquille. Sans craindre le risque de passer une nuit agitée.
Il n’y aurait plus de câlins après le cauchemar, plus de couette à replacer sur tes pieds, plus de doudou à ramasser, plus de sirop pour calmer ta quinte de toux, plus de bataille d’oreillers, plus de c’est l’heure d’aller se coucher ni de réveil à trois heures du matin pour venir te consoler.

Le matin, tout recommencerait.
La vie serait simple.
Tellement simple.

Il me manquerait juste deux ou trois choses.

Des baisers un peu collants sur ma joue.
Des mains un peu poisseuses dans mon cou.
Des yeux toujours curieux levés vers moi.
Des questions bizarres que je ne comprends pas.

À quoi je servirais, s’il n’y avait pas tout ça?

Mon regard qui veille constamment sur toi.
Mes réponses qui t’assurent que je serai toujours là.
Mes bras qui t’entourent et te guident pas à pas.
Mes lèvres qui te murmurent tout l’amour que j’ai pour toi.

Un jour je te dirai tout ce que j’apprends grâce à toi, avec ton 1 mètre 32 de tendresse, et tes 27 kilos de sagesse.