Avec ma gueule d’éreintée

J’ai beau tourner le problème dans tous les sens, je ne vois pas d’autre solution que de faire face, dignement. J’ai eu beau en rire, en pleurer et aller deux fois chez le coiffeur en trois jours pour dégrader, ajuster, rafraîchir et finalement tout couper, je crois qu’il est temps d’assumer et d’affronter, comme toute grande fille qui se respecte, la réalité.

Je m’ennuie.
Je suis en crise.
J’ai le moral en berne et la peau terne.

J’ai des cernes qui ne partent pas malgré des sérums à 10.000 balles et des masques aux hortensias, mes jambes sont lourdes et j’ai de la corne aux pieds.
L’œil triste et les mâchoires serrées, c’est pas du noir que je broie, c’est du charbon carbonisé.

C’est la crise de la trente-cinquaine et si tu cherches dans le dico tu ne trouveras pas je l’invente, parce que j’ai 35 ans et que ça ne va pas.

« Mais attends ! Tu ne peux pas dire ça, tu as un fiancé MERVEILLEUX, un enfant MERVEILLEUX , un appartement aux Buttes-Chaumont MERVEILLEUX, un ex-mari MERVEILLEUX , des amis MERVEILLEUX et ta couleur de cheveux, ma fille, c’est tout simplement MERVEILLEUX. »

Je t’emmerde.

Mon fiancé a pris du poids et perd ses cheveux, ma fille ne jure que par les Monsters High et les jupons en tulle, mon appartement est bruyant, sombre et trop petit, mon ex-mari absent, mes amis trop jeunes ou trop vieux et je rêve de devenir brune pour changer de mon blond de bébé.

Je m’emmerde.

Paris me fatigue et tes soucis aussi.
Ma belle-famille m’angoisse et ma mère aussi.
Ma fille me regarde de travers et je vais finir seule, en maison de retraite sans une thune et rabougrie. Chaque matin j’hésite à prendre la tangente, en vélo c’est facile de tourner à droite ou à gauche, prendre la petite ruelle là, qui me fait de l’œil, et me tirer.

Je rêve de ne plus être joignable de la journée, de m’en foutre et de monter dans un train direction Marseille, Biarritz ou Le Touquet. J’irais me commander des crevettes que je mangerais en tartine sur du pain beurré, je me ferais un petit verre de vin blanc et là, avec ma gueule en front de mer, je déciderais de ne plus rentrer. D’ailleurs je me demande combien ça coûte, un studio au Cap Ferret ? Je pourrais me faire embaucher au bistrot du coin, entre servir des cafés ou des présentations Power Point, franchement j’ai tout à y gagner.

Je terminerais ma journée les doigts de pied en éventail, je me dirais que la vie est belle et qu’ils aillent tous se faire enculer, les patrons, les ex, les fachos et les mythos, que moi là toute seule face à la mer je suis riche de la vie de la mer et du soleil, et dans un élan de liberté je sauterais par-dessus mon balcon pour courir vers les vagues, l’écume lécherait mon gros orteil et je mettrais ma main en visière, je regarderais au loin, j’écouterais le bruit du ressac et les cris des mouettes, et la vie serait alors tellement MERVEILLEUSE.

Je rentrerais chez moi par le chemin côtier et en arrivant dans mon bungalow, ça sentirait carrément le cramé : j’aurais laissé mon poulet frire dans le four à 240 degrés, et comme mon mec n’est pas là il n’aurait pas pu me dire : « Attention mon amour ton poulet va brûler », et je me retrouverais là comme une quiche à me demander ce que je vais manger. Personne ne me proposerait d’aller vite fait acheter un petit jambon-pâté-tarama pour se faire un pique-nique sur le pouce, je devrais ressortir et aller au café du coin manger des frites trop grasses avec tous les autres esseulés.

Une fois ma bière terminée, je repartirais chez moi, et en rentrant je m’apercevrais que la douche ne fonctionne pas. J’essaierai de bidouiller un truc mais comme je n’aurais aucun outil parce que mon mec n’est pas là et que je ne fais pas la différence entre une clé de douze et une dévisseuse, j’irais toquer chez mon voisin qui m’enverrait bouler, parce que  les gonzesses va falloir à un moment donné qu’elles se démerdent toutes seules au lieu de nous faire tous chier.

Bon.

À ce moment-là, je me dirais que la meilleure idée que je pourrais avoir à ce stade serait d’aller me coucher, et une fois dans mon lit, après m’être brossé les dents seule et n’avoir brossé les cheveux de personne pour les démêler, sans histoire à lire ni conte de fées, je me glisserais sous la couette, j’éteindrais la lumière et j’attendrais.

J’attendrais.
J’attendrais.

Je rallumerais la lumière et j’écouterais.

Quoi ?

Je ne sais pas.

Le bruit du silence ou de l’océan ?
Le bruit des draps propres ou du vent ?
Le bruit des pas qui ne viennent plus à moi, seule dans cet appartement ?

Les pas de mon amoureux. Les regards de mon enfant.

Ma gueule d’enfarinée aimerait qu’ils soient là, à chaque instant.

L’odeur du cou de ma fille, son parfum de lait et de vanille.
L’odeur du torse de mon homme, sa sueur et son parfum.

Les bras de mon aimé, les rires de mon adorée.
Les seuls qui supportent, contre vents et marées, ma grande gueule d’éreintée.

Trente-et-un jours d’été


Mardi 1er juillet
: je remonte le boulevard Raspail, l’écho en main. Sur la photo, rien sinon un cercle noir avec aucun signe de vie dedans, rien n’est grave comme dirait l’autre mais la perspective d’un heureux évènement aurait adouci l’aigreur des derniers mois.

Mercredi 2 juillet: l’ordonnance en main, je pose des questions sans importance au médecin, veut savoir si j’aurais mal si ça durera longtemps si je verrai tout si je pourrai en refaire un.

Ce sera pour vendredi, je repars en métro vers mon bureau, le coeur dans les talons et la tête ailleurs, il fait chaud ce matin en face du parc Monceau.

Jeudi 3 juillet: c’est demain et je dois prévenir, expliquer, je resterai à la maison couchée et le reste attendra, l’espace d’une journée. Je sors le ventre et gonfle le torse, mes seins bombés disparaîtront très vite alors autant, encore un peu, en profiter.

Vendredi 4 juillet: je prends 2 comprimés et m’installe dans le canapé. Je hais être une femme à ce moment là, et il ne peut rien faire, face à moi, pour atténuer la tristesse que ça n’ait pas tout à fait fonctionné. « On recommencera » me dit-il, l’air aussi désolé que moi.

Samedi 5 juillet: partir visiter des maisons sous la pluie et en pleines contractions, j’aurais pu mieux organiser mon temps mais celui-ci me presse je veux tellement quitter Paris. L’été a beau être là, ma tête est en automne, j’ai un corps de mi-saison qui pèse trois tonnes.

Dimanche 6 juillet
: visite en belle-famille, fausse couche à son maximum, je serre les dents pour ne pas tout à fait tomber dans les pommes. Je regarde distraitement les allées et venues d’un ballon sur l’écran: je me sens solidaire, prends un calmant, et délire en m’imaginant en boule de flipper.

Lundi 7-dimanche 13 juillet: s’enfermer a du bon, j’écris sur le ventre de la femme, les mères et les enfants, j’écris sur mon utérus qui ne me laisse pas en paix et sur mes 35 ans. Je me sens vieille, et je pense à ma mère, aux grossesses ratées et aux avortements. Je termine un livre, en ouvre un autre, l’été qui arrive me berce de douces illusions, j’attends les congés payés comme mon miracle de l’année.

Lundi 14 juillet: il n’y a pas de hasard, dit-on. C’est peut-être vrai, et quand son histoire rencontre la mienne à ce point, je comprends mieux pourquoi on s’est trouvés sur le même chemin. Je reprends ce que j’ai écrit hier, pense aux grands secrets de nos mères, au pouvoir des femmes et à leur incroyable capacité à mentir pour se protéger. Elles me font penser à des ogresses, créatures immenses, gueule béante et poings serrés, mi-femmes mi-monstres, sortes de démons de l’Antiquité.

Mardi 15 juillet: je ne m’étonne plus des revers de situation et assiste impuissante au naufrage d’un bon nombre d’illusions. Il y aura des jours meilleurs mais en attendant, il faut sauver les meubles, fermer les écoutilles, calefeutrer ce qui reste de vérité et tenir bon, droit face au vent. Quand la famille fait défaut, que nous reste-t-il pour nous sentir vivant?

Mercredi 16 juillet: les enfants reviennent de chez leurs parents, je ferme les valises, et range l’appartement, demain, c’est les vacances, je les attends comme lorsque j’étais enfant.

Jeudi 17-samedi 19 juillet: en voyage, deux jours entre Paris et là-bas, les aires de repos, les stations-service et la route de nuit. Je ne dors pas, ma main avec la sienne, entrelacées sur sa cuisse et la mienne. Mon amour, je te promets, tout ira bien, bien, bien.

Dimanche 20 juillet: prendre possession des lieux et essayer de mettre un peu de chez-soi dans une maison que l’on ne connaît pas. Trouver le rythme de la plage, des amis et des dîners sans fin, se mettre au pas, respirer, tendre le cou vers le ciel. Dire aux enfants: « Vous voyez, d’ici on voit les étoiles. » Les compter, rire, inspirer.

Lundi 21-lundi 28 juillet: vivre ensemble, découvrir les arrangements entre couples, les manies et les petits secrets, s’en étonner, s’en amuser, se dire que nous, on ne ferait pas pareil, savoir que les autres disent la même chose de soi. S’épier, s’observer, se copier et parfois, s’énerver. Vive la vie en communauté.

Mardi 29 juillet: août moins trois, et bientôt rentrer à Paris, et tout recommencer. Désirer une fois de plus changer de vie, c’est comme les marronniers, ça revient inexorablement et on pense à la même chose chaque été. Cette fois-ci se dire que ce sera la bonne, penser aux projets, et surtout, ne pas oublier de profiter.

Mercredi 30 juillet: observer les ados, leurs manies, leur liberté, je voudrais avoir 14 ans à nouveau, me laisser totalement porter. Je range la maison, prépare le départ, et revois ma mère, moi à 5 ans, elle à mon âge, d’un coup, je sens tout le poids du temps. À quel moment suis-je devenue adulte, à faire et défaire des valises et à passer un dernier petit coup de balai dans les chambres des enfants?

Jeudi 31 juillet: demain je clos ce mois de bouleversements. J’aurais dû lire mon horoscope: pas sûre que les planètes aient été avec moi ces derniers temps.
Demain c’est l’été, le vrai, soleil haut et lumières rosées, j’ai hâte de voir ce que ce mois à venir va me réserver.