Déclarer forfait

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Il y a quelques semaines, j’ai été larguée. Quittée. Dans une sorte de violence qui m’a complètement dépassée et pour laquelle j’aurais encore pu me battre il y a quelques temps, pour rattraper le coup, pour ne surtout pas rester seule. J’ai été larguée sans même que l’autre me le dise clairement, j’ai seulement entendu : “Tu me rends dingue, si je suis comme ça, c’est à cause de toi”. Et il est parti.

À cause de toi.

Ces quelques mots ont fait basculer la conversation. Avant qu’il ne les prononce, j’étais déjà prête à mettre de côté tout ce que je suis pour que l’autre ne me laisse surtout pas. Pour ne pas rester seule. Et puis il a dit ça, précisément, et je me suis redressée, ça ne passait plus.

J’ai souvent été coutumière des relations dans lesquelles je me noyais, pour lesquelles je taisais mes désirs afin de laisser la place à ceux de l’autre. Je m’enfermais dans un rôle qui n’était pas tout à fait moi. Je me suis longtemps fondue dans le décor imposé par celui ou celle, en face, qui me faisait l’honneur de m’aimer. J’ai souvent été cette fille prête à mettre ses idéaux au placard juste parce que quelqu’un me montrait de l’affection, du désir, de l’amour, de l’attention. J’ai été celle qui ne savait pas dire non, qui laissait croire qu’elle était d’accord alors qu’au fond, je me sentais contrainte, prisonnière.

J’ai aussi été celle qui a fait ployer l’autre, à quelques reprises, je ne suis pas vraiment parfaite, loin de là. Je suis convaincue que la toxicité d’une relation se met en place à deux. Et l’on peut tout à fait devenir à son tour le méchant de l’histoire, celui qui blesse, qui éreinte, qui ment, qui trompe ou qui se tait.

Ce qui m’intrigue en repensant à ces histoires où on se fait mal, et qui, si je regarde bien, avaient tout pour ne surtout pas fonctionner, c’est cette propension à plonger encore régulièrement dans ces eaux troubles. Qu’est-ce que j’y cherche, après tout? Ou qu’est-ce que je fuis, pour avoir tellement besoin de ces remous? Parce qu’à chaque fois j’y trouve quand même un certain confort, comme si je reconnaissais ce système dans lequel l’un domine l’autre, par la peur latente de perdre son amour en un claquement de doigts. Peur de l’abandon, besoin de se prouver l’amour par des moyens tordus, peur de l’ennui, peur d’être aimée normalement.
Je suis une amoureuse qui se jette vite à l’eau, je suis tellement heureuse que l’on me regarde, que l’on ait envie de moi, de ma compagnie, que je donne tout. Très vite. Trop, certainement. Avant même de comprendre la nature de mes émotions. Mais j’aime viscéralement, sinon, je n’y vais pas. Je n’aime pas la tiédeur des sentiments.

Je suis pourtant la première à m’élever contre les situations compliquées dans lesquelles peuvent se retrouver mes ami.e.s, celles qui ne rendent pas heureux.se, celles qui blessent tellement qu’on se sent vide et prêt à tout endosser. Je sors les griffes.

“Mais barre-toi! Tu mérites mieux!”

Je le pense sincèrement. Mais, dès qu’il s’agit de moi, j’y vois quelque chose de normal, je mérite de vivre ces relations en demi-teinte. Je rejoue quelque chose dont je suis parfaitement consciente, sans réussir à dépasser totalement ce schéma. Mais là, pour la première fois, j’ai refusé de rentrer dans le jeu de mon partenaire, épuisée d’avance, pressentant que je n’en n’aurai pas la force, que je pouvais sans problème me retrouver seule et que ce ne serait pas si grave. Je crois qu’en moi, grondait doucement la révolte. Je n’étais pas prête à jouer une partie dont les règles m’échappaient. Je n’ai pas voulu me retrouver asservie par des sentiments qui dépassaient de loin la dynamique amoureuse. Je ne me suis pas excusée de ne pas coller à l’image qu’il attendait, je n’ai pas refusé le break, pas argumenté pour qu’on continue, alors que je l’avais fait auparavant, je n’ai pas pleuré, je ne me suis pas niée. C’est le moment où il a battu en retraite. Il n’y avait aucune confrontation possible.
Game over.

C’est fini, et je m’en remettrai. Évidemment. Reste le goût amer d’avoir plongé encore une fois, d’avoir retrouvé ces vieux réflexes de mesurer mes mots, mes posts sur les réseaux sociaux, juste pour ne pas déranger, froisser, énerver. J’avais la trouille, en fait. Non pas que je crois que cet homme ait été malveillant, mais notre alchimie a réveillé des vieux démons, chez l’un comme chez l’autre. Et si ce qui vient de se passer m’interroge, ce n’est pas tellement concernant son attitude, mais bien la mienne.

J’ai senti, physiquement, que j’étais enfin suffisamment forte et centrée pour dire stop, et que ça ne changerait plus jamais. Il m’a ouvert la voie vers une connaissance intime de mes limites. Après qu’il soit parti, je suis restée quelques minutes seule, face à sa chaise vide. Il n’est pas revenu sur ses pas. Pas le genre. En quelques minutes, j’ai décidé qu’il avait franchi une limite que je n’avais jamais perçue jusqu’alors. Celle au delà de laquelle j’ai estimé être mal traitée. Mal traitée dans mes ressentis, dans mon intelligence émotionnelle, dans mon amour pour l’autre. La limite de mon corps, de mon coeur, de tout ce qui fait ma particularité. Et plus que tout, j’ai perçu que lui aussi était dépassé.

J’ai réalisé que j’étais en train de tourner une page. Et qu’elle serait fondamentale.
Je me suis levée, j’ai souri. J’étais triste et déçue, mais pas dévastée.

Parce que j’ai compris que ce qui me lie à l’autre doit changer.

Je n’ai aucune idée de quoi demain sera fait, je ne me projette plus avec quelqu’un, je mesure l’étendue des possibles que représente le fait de vivre seule. J’ai de quoi m’occuper, deux enfants, deux ex-maris, un job qui me plaît, l’écriture qui occupe une bonne partie de mes pensées, et j’ai désormais envie de chérir d’autres liens que ceux qui relèvent de l’état amoureux. J’ai envie de voyages, de méditation et de dormir en étoile dans mon lit. J’ai envie de décorer mon appartement comme ça me chante, que ce soit ma maison.

Chez moi, c’est aussi ce que je souhaite trouver littéralement à l’intérieur de moi. Une amie m’a dit très récemment: “tu t'es souvent bien évitée en te cachant derrière le désir de l'autre, ou en t'aimant vaguement dans le regard de l'autre”. Je n’ai peut-être plus besoin de me cacher, et je vais tenter d’avancer à visage découvert, face à moi-même.

Alors aujourd’hui j’ai des cernes, je dors moins bien, j’ai la sensation de peser dix tonnes alors que j’ai fondu de quatre kilos. Je me fais la réflexion que personne ne pense à moi, et que je ne pense à personne. Je suis célibataire pour la première fois depuis plus de quinze ans, pourtant je ne me suis jamais sentie aussi vivante, aussi puissante, quelque chose en moi se réveille, qui ressemble à la liberté.
Je souris à tous les possibles qui s’annoncent. Il m’aura fallu une dernière rupture, après une très courte histoire toxique, pour réaliser que je pouvais vivre seule, sans le désir ou le regard amoureux. Je vais oser respirer sans un autre oxygène que le mien, sans filet ou validation externe.

Et si j’ai le vertige, c’est celui des grands espaces, ceux qui se nichent en moi et que je vais partir explorer, seule, forte et terriblement en vie.


marie lagarde