5 conseils pour réussir son selfie

Si toi aussi tu veux faire comme tout le monde, oublie les photomatons, et mets-toi au selfie.
Ce courant artistique novateur et subversif te permettra de créer du lien avec ton cercle d’amis et de récolter un max de likes sur ton Instagram.
Partage toi aussi avec le monde entier et surtout plein d’inconnus ton profil en soutif, ta gueule de bois du dimanche et tes promenades en voiture.
Participe à l’expression culturelle majeure du 21e siècle en faisant de TA vie un roman-photo, mieux encore qu’Harlequin et Voici réunis.
Tu es la star.
Tu es le centre.
Tu es le Vide.
Tu es la Vie.
Voilà les 5 conseils indispensables pour réussir ton selfie.

 

Bien choisir le cadrage

La contre-plongée

La contre-plongée demande audace et dextérité. Loin d’être un angle de pose évident, il faut savoir jouer avec les éléments: tendre le bras, viser correctement en évaluant les distances, ne surtout pas trembler, vérifier les poils de son nez et les plis du cou, bien écarquiller les yeux et sourire de manière spontanée. Tout ça en conduisant, marchant, papotant, l’idée réside tu l’auras bien compris, dans le fait de faire semblant. Tu es occupée, il faut le montrer, pas de temps à perdre le monde doit savoir que tu es quelqu’un d’influent. Got it?

L’effet miroir

Toi, ton corps de call-girl et ta glace Conforama, vous ne faites plus qu’un avec l’objectif, lequel, dans un mouvement rotatif inversé, va capturer la silhouette de déesse que tu as eu tout le temps de te sculpter puisque par un effet de vases communicants les filles qui postent des selfies effet miroir sont aussi celles qui vont 5 fois par semaine à la gym et le font savoir parce que le sport, c’est la santé contrairement à toi qui les regarde affalée dans ton canapé. Bien penser à ranger le tapis de bain ou les jouets du petit-dernier, ça fait toujours désordre de voir que comme les autres, tu as un estomac, des poils et de la bave sur ton oreiller.

En latéral, dit technique de la nage indienne

Difficile à réaliser, car demande beaucoup de souplesse et une certaine technique au niveau de la rotation du bras, mais pour un résultat toujours étonnant, qui donne à voir un bout des clavicules, du cou et ta tronche de travers avec les plis du cou bien apparents. À éviter, donc, sauf si tu disposes d’un cou rotatif à 360° auquel cas, je m’incline et t’applaudis des deux mains. Quand tu maîtriseras à 100% la technique, tu pourras te vanter d’avoir des selfies totalement naturels, donnant cette impression étrange que ton bras s’est désolidarisé de ta clavicule et que tu as posé dans les magazines toute ta vie.

En faciale déviée

Cadrage artistique réservé exclusivement aux photographes, blogueusess ou aux femmes de + de 40 ans qui tiennent à garder leur anonymat et visent un espace compris entre leurs narines et le menton, d’où une perspective assez particulière pouvant faire penser à peu près à tout sauf à un visage humain. Bien entendu, choisir cette option permet de cacher les rides qui te barrent le front et empêche de montrer toutes ces petites taches de vieillesse qui doucement mais sûrement commencent à recouvrir ton visage. Le monde ne doit pas savoir que tu es vieille et que tes seins tombent. Jamais.

 

Bien choisir le contexte

La salle de sport

Le selfie réalisé à la salle de sport a cet énorme avantage de prouver à ta communauté de fans que tu es d’une volonté de fer. Pendant qu’eux se contentent de scroller vautrés dans leur canapé, toi tu t’entretiens, tu penses à ton avenir, un esprit sain dans un corps sain et les poules seront bien gardées. Bien penser à ne pas sortir son vieux jogging mou du dimanche mais la petite brassière moulante et le petit legging Nike assorti aux jolies baskets. Allez, on rentre le ventre on serre les fesses et on sourit naturellement la vie appartient à ceux qui font des haltères.

La nature imposante et exotique

Ce petit voyage dans les contrées lointaines vous a fait du bien à toi et Zhom, un petit voyage en amoureux all inclusive tombé à point nommé pour fêter vos noces de céramique (ou était-ce de porcelaine de Limoges? Whatever). La nature, les îles, le Paradis, vous aurez de quoi rendre jaloux tous vos copains en rentrant à la maison et d’ailleurs pourquoi ne pas titiller leur curiosité en leur envoyant un petit selfie nature-et-découvertes? Hop, derrière le baobab, coucou qui c’est?

La salle de bains

Dans la vapeur de ton bain du dimanche, seule derrière la porte fermée, tu es heureuse parce que tu as installé ton nouveau miroir Krabb acheté chez Ikéa-Thiais la semaine passée sans demander l’aide de chéri-chéri. Une culotte+un soutien-gorge, l’idée de départ est de montrer l’étendue de ta beauté, en toute simplicité. Façon spa ou hammam, garde bien en tête que les gens veulent avant tout du na-tu-rel: alors non à la vulgarité, oui à la sensualité. Laisser traîner un ou deux bouquins par terre sur un chèche dépareillé façon tagine de poulet, thé à la menthe, riad et tout le bazar , et tagguer le Elle déco, c’est tout bon aussi.

La voiture

Tu me diras: « Pourquoi le selfie dans la voiture? » et je te répondrai: « Parce que comme ça tout le monde voit que tu as ton permis ». C’est peut-être un détail pour eux mais pour toi ça veut dire beaucoup, ça montre que tu es une femme indépendante, libre, que le monde t’appartient et que tu sais bien mettre ta ceinture de sécurité comme on te l’a appris. Bien veiller à mettre en légende: « En route pour un jeudi de folie! », histoire de montrer quelle femme active et moderne tu es. Le petit plus: l’oreillette, on est une femme connectée ou pas.

 

Bien choisir le détail qui fait tout

La mèche de côté

Un selfie réussi est un selfie travaillé. Montrer que l’on a des cheveux souples et brillants est un des signes extérieurs de connectivité: alors si tu as des cheveux, MONTRE-LES que diable! Attention toutefois à ne pas faire complètement n’importe quoi, des cheveux, ça se dompte, une crinière, ça se maîtrise. On penche donc légèrement la tête sur le côté, on rabat les 3/4 de la masse capillaire d’un seul côté et on tient la pose. Non ce n’est pas naturel, oui il faut souffrir pour être belle.

La duck face

La base de la base, tout de même. Si tu n’as jamais fait de duck face, il va sans dire que tu ne sers à rien, tu peux arrêter la lecture de cet article immédiatement et aller te fouetter avec ta mèche de cheveux qui pend sur le côté. La duck face est au selfie ce que les pickles sont aux burgers: tu ne sais pas à quoi ça sert, mais dans le doute, mieux vaut en mettre. Un duck face par ci un duck face par là, et crois-moi ton selfie sera à la pointe du watchi-watcha.

Le chat

Si tu veux aller plus loin dans l’expression de ton moi profond, prends ton chat, pose avec lui, et le monde entier t’enviera. Ne jamais sous-estimer le potentiel sympathie des félins, surtout petits, surtout gris, surtout avec des petits yeux bleus trop mignons d’amour. Si le chat se débat, ne pas insister, réessayer ultérieurement (quelques croquettes devraient suffire à convaincre ton animal préféré de jouer le jeu et de récolter un max de likes). Le chat est un puissant levier d’acquisition, penses-y la prochaine fois que tu vas à l’animalerie. Penses-y.

La grimace

Quoi de mieux que l’auto-dérision pour emporter un maximum d’adhésion? La grimace est universelle, elle parle à chacun d’entre nous, qui reconnaîtra en toi cette capacité à rire de ta propre personne avant de rire des autres, à te retourner sur ton propre sort et te dire: « Mais au fond, que sommes-nous, si ce n’est des pantins manipulés par une virtualité toute éphémère et qui ne prenons sens que dans l’acceptation de notre humble condition »? Alors tant qu’il est encore temps, ris mon amie, et gausse-toi de toi-même avant de te moquer d’autrui.

 

Bien choisir ses amis

La copine moche

Choisir sa copine moche c’est l’assurance d’apparaître toujours plus jolie. On ne change pas les recettes qui gagnent tu me diras, et j’irais même plus loin: la copine moche loin de faire de toi une bombe, te recentre au sein de l’humanité entière, tu en fais partie intégrante finalement, non tu n’es pas différente, oui tu es proche du commun des mortels, oui tu sais faire preuve de compassion et le partage est ton credo, la solidarité ta meilleur amie. Plus qu’un geste d’amour,  faire un selfie avec une copine moche doit devenir une philosophie.

Le copain canon

De même que choisir sa copine moche redore considérablement son propre blason, faire un selfie avec son meilleur ami mannequin dans une agence en province, c’est s’assurer de rameuter un certain nombre de groupies. Il a les cheveux gominés comme il faut et la chemise en jean ouverte là où on aime, ni trop, ni trop peu. Tu poses tendrement ta tête contre la sienne, il fait un clin d’œil pour signifier votre éternelle complicité et même si, in fine, c’est lui que les autres regarderont, ne te méprends pas, les gens t’envient, les gens te jalousent, les gens veulent être toi, les gens t’adorent.

M Pokora

Sur un coup de tête ou un coup de cœur, au détour d’une de ces soirées du show-business parisien, tu avances sur le tapis rouge, coupe de champagne en main et robe lamée sur les seins, à ta droite, Nicolas Duvauchelle, à ta gauche, Vincent Lindon, tu as réussi à te faire inviter à cette avant-première de dingues, tu as enfin le pied dans le monde du ciné et de la télé, la gloire est à deux pas, à portée de main, il te suffirait de faire les bons choix, choisir les bonnes personnes, c’est le moment ou jamais de montrer au monde entier que tu es devenue cette femme influente que tout le monde admire et soudain, tu croises M Pokora. Le selfie s’impose, le peuple s’incline.

Les amis un peu fous-fous

Sur le vieux principe du « On est jeunes on est fous », choisir de faire un selfie entourée de ses amis un peu fous-fous voire complètement bourrés, c’est l’assurance de gagner en coolitude absolue. Toujours montrer aux autres que même en temps de crise on sait prendre le temps de s’amuser et de rigoler comme si demain n’allait pas avoir lieu ou n’avait jamais existé. Tu vois. Tu as bien sûr toute latitude pour te déguiser, le petit grain de folie est vivement encouragé: sens-toi libre de laisser toute ta créativité s’exprimer. Love my friend.

 

Bien choisir ses hashtags

#selfie

Évidemment. Sinon, comment les gens sauraient ce que représente cette photo en gros plan d’une femme dans sa trentaine bien sonnée qui tente vainement de donner un sens à sa journée? Ils ne le sauraient pas, ma vieille, alors fait un effort et utilise les hashtags à bon escient, fais un effort #BORDEL. Sans lui, tu n’es rien, tu n’existes pas aux yeux des autres, tu es une goutte d’eau dans l’océean des réseaux sociaux, alors remue-toi et hashtague moi tout ça.

#OTD

Essentiel lorsque tu es à la salle de sports par exemple, au cas où on n’aurait pas trop trop bien compris que oui, aujourd’hui, non seulement tu fais du sport MAIS en plus tu es HABILLÉE en tenue de sport. Coïncidence? Je ne crois pas. Dis-toi bien que tout le monde n’a pas la chance d’être aussi intelligente que toi et que certains ont besoin, telles les légendes des fables de notre enfance, qu’on leur apporte quelques éclaircissements sur l’œuvre visuelle qu’ils sont en train de contempler. Un peu comme au musée? Voilà, un peu comme au musée.

#cute

Incontournable pour qualifier cette oeuvre photographique, cette sublimation de ton « moi » intime, de ton « ça » perso, de ton « surmoi » protubérant. Tu es jolie, les gens doivent le voir, le savoir, et se confronter à la triste réalité de leur propre vie. Grandir, c’est aussi assumer sa vraie personnalité et si tu es belle, n’en fais pas tout un plat, dis-le, crie-le, jette-le à la foule en liesse. Eux aussi ont le droit de savoir. Ton mec se plaint? Chacun pour soi chérie, et les veaux seront bien gardés.

#nomakeup

Oh non, tu n’es pas ce genre de femme qui a besoin de préparer son teint et se maquiller les yeux avant de se prendre en photo, non, non, non. Ton credo: le no make up, le nude, la pureté des temps ancestraux, la virginité à l’état pur, no pasaran comme ils disent, et stop à la dictature du blush et du lipstick. Face à l’industrie cosmétique tu t’insurges telle une Marianne libérée de tous ses oripeaux et tu cries au monde ton retour aux sources de l’art, de la vie, aux sources de l’infini, aux démons de minuit.

J’espère que ces conseils t’auront été utiles.
Le dernier, et non des moindres, réside dans ce vieil adage que me répétait ma petite Mémé du fond de son potager, et qui, je crois, te permettra d’aller très loin si toi aussi tu veux maîtriser cet art délicat du selfie:
Celui qui sait qu’il ne sait pas saura. Celui qui ne sait pas qu’il sait ne saura jamais
.
#Bisou

Mon mec, Facebook, ses posts, ses friends et moi


Lui et moi, on a déjà eu deux vies.
Deux vies en trois ans c’est déjà beaucoup, me direz-vous.
Il se trouve que ça nous ressemble bien. Entre nous, rien ne s’est jamais passé comme prévu.
Ça commençait mal, puisqu’on s’est rencontrés sur un malentendu.
Il n’aurait pas dû être là, il s’est incrusté dans une soirée.
Il m’a agacée, je l’ai énervé, il m’a parlé de son ex-femme toute fraîche, je lui ai raconté mon ex-mari moins frais.
Je l’ai trouvé prétentieux, il m’a trouvée empruntée.
On s’était peut-être bien trouvés, qui sait.

Lui et moi, on s’est requestés.
Lui dirait que c’est moi, je t’avoue que j’ai oublié. Tout va vite, tellement vite.
Avant on se serait promis de se rappeler, on se serait donné rendez-vous et on aurait bu un café. Là, on a tchatté. C’est pas mal, le tchat, ça évite de se faire rembarrer, et si c’est le cas tu es tout de suite fixé. Fini d’attendre le coup de fil de l’autre: est-ce qu’il va me rappeler, c’est une question que l’on oublie désormais de se poser. L’instantané du réseau apporte les réponses avant même que les questions ne soient formulées. Prêt à mâcher, prêt à jeter, prêt à consommer.
On s’est donc reniflés par écrit avant de se jauger en vrai et de laisser faire les émotions, les palpitations, les mains moites et le cœur qui bat, ou alors l’absence de chacun de ces symptômes, »Je file, j’ai rendez-vous, à bientôt? » et la bise qui claque avant de partir dans la direction opposée.
Au Balto du coin, on aurait laissé passé les blancs sur une banquette au cuir marron un peu usé, on aurait vu nos reflets dans la glace et on aurait su si on voulait proposer un deuxième café.
Quelques lignes ont suffit, écrites peut-être devant la télé, une vidéo de chats ou un coup de fil à son banquier.

Lui et moi, on s’est épiés.
Je n’ai pas découvert petit à petit ses goûts, ses hobbies et ce qu’il faisait de sa vie, j’ai tout su tout de suite. Il aime Diana Ross et le poulet au curry, a prévu d’aller à un vernissage samedi et aimerait aller à ce concert en janvier. Il a su qui était ma meilleure amie avant de la rencontrer et ils ont échangé des avis sous la photo du Thalys que je venais de poster. On tisse sa toile vite, très vite, autour de la personne convoitée, pour lui éviter de nous échapper et la garder à notre portée et lui montrer tout de nous et puis ça va plus vite c’est plus pratique et puis pourquoi faire autrement puisque c’est comme ça que tout le monde fait maintenant. Oui, pourquoi? J’ai pourtant grandi avec l’idée qu’attendre l’autre permettait d’apprendre à se désirer, on ne m’a pas appris à séduire comme je ferais mes courses au supermarché: tout en vitrine et il me suffit de piocher ce qui me plaît au moment où ça me plaît. Mais j’ai regardé, fébrilement, quasi religieusement, ce qu’il faisait, ce qu’il aimait, ce qu’il disait. J’ai pisté les filles qui commentaient, et sa famille qui s’en mêlait, j’ai été jalouse souvent, curieuse parfois, je me suis gavée de tout ce qu’il racontait.
Et un soir on s’est dit qu’on pourrait se revoir, en vrai, au lieu de se googler.
Un matin, j’ai pris un train, allant retrouver un homme que je n’avais vu qu’une fois et qui savait déjà comment je serai habillée.
Je m’étais instagramée.

Lui et moi, on s’est retrouvés.
Il avait commandé des sushis, on a bu du vin, on s’est embrassés et on a posté des statuts idiots sur nos profils respectifs.
On a un peu oublié de se regarder dans le blanc des yeux, pas le temps, ma cousine m’a appelé et j’ai discuté une heure avec elle pendant qu’il regardait les bandes annonces des films qu’on pourrait aller voir pendant le week-end et après on a peu parlé, peu échangé, peu discuté, on s’est sourit, beaucoup quand même, mais on a vite replongé le nez dans nos appareils pour vérifier que la vie dehors continuait bien de tourner et rappeler au monde qu’on était là nous aussi, qu’on n’avait pas complètement débranché. On est quand même partis à la mer, bord de plage, Trouville en hiver, et on a fait des photos likées par sa famille et mes amis, contents de nous savoir tous les deux entre de bonnes mains tiens elle a retrouvé le sourire il a l’air sympa son mec tiens il s’est déjà recasé elle a l’air marrante sa nouvelle nana. Nous deux, ça a très vite concerné pas loin de 1000 personnes, entre les statuts, les vidéos, les portraits à deux et les messages subliminaux partagés avec tout le monde, j’en oubliais presque de le regarder lui, en face de moi, mais si j’avais levé les yeux je n’aurais pas croisé son regard, il était déjà perdu dans son propre répertoire.

Lui et moi, on s’est séparés.
Pour 15 jours, le temps que la vie, le boulot, les ex, les enfants, reprennent le dessus et le quotidien réglé comme une horloge.
Entre lui et moi, une heure vingt de train, deux capitales, deux pays et puis skype, viber, gmail, leurs notifications partout tout le temps sans relâche soirs de semaine compris.
Pas le temps de se manquer, je suis déjà dans ta vie, tu es dans la mienne, aucun espace vide, un(e) autre pourrait prendre le dessus, plus drôle, plus subtil(e), plus réactif(ve), plus présent(e), plus connecté(e).
Pas d’absence, pas de mystère, pas de répondeurs, pas de courriers,  pourtant j’aurais eu envie, avec lui, d’une bulle où rien n’aurait filtré, je crois que j’aurais aimé garder pour nous les premiers jours, les premiers morceaux échangés et les mots qu’on prononce tout bas pour marquer ce qui deviendra notre territoire personnel, notre mémoire collective à deux, notre inconscient collectif à nous.
J’ai repris mon train, « À dans 15 jours » et il n’allait pas vraiment me manquer puisque le fil d’actualités ne serait jamais coupé. Skype est rentré dans notre vie comme une caméra embarquée. S’il refusait de se connecter, qu’allait-il faire de mieux ce soir? Et moi, avec qui j’allais dîner qui m’empêcherait de me brancher?

Lui et moi on s’est aimés.
Sans se poser beaucoup de questions, sans chercher à en savoir plus puisque l’on savait déjà presque tout de l’autre, ses amis sont devenus les miens, ceux que l’on a rencontrés une fois et ajoutés au fur et à mesure, 5, 10 puis 25 en commun, et sa mère, son frère sa tante et ses cousins, tous ayant droit d’accès à la palette complexe et mouvante de mes goûts et mes couleurs. J’ai filtré, parfois, mais filtrer l’un sans filtrer l’autre, c’est quasi du Feydeau et ça a nourrit de longues soirées familiales pendant lesquelles l’un se rend compte qu’il a été évincé de mon post sur la tarte au roquefort que j’avais préparée et pourquoi moi je ne le vois pas et va expliquer à la tablée que oui, tu as le droit de ne pas tout divulguer. Trancher, choisir, écarter, sélectionner, ménager, expliquer, rassurer. Jouer le jeu. Accepter les règles. Naviguer entre le virtuel, le réel, ce que l’on peut dire à l’un sans le dire à l’autre tout en sachant que l’autre apprendra tôt ou tard ce que l’autre sait déjà alors que l’intention n’y était pas. Bon. On n’était pas loin de l’incident diplomatique à chacun de mes posts. Je voyais le nom de mes amis s’afficher inexorablement dans sa liste de contacts, rajoutés l’un après l’autre, sans me consulter. Je n’ai pas tilté, je l’avais déjà fait avec mon ex-mari, je me suis dit « Grandis ma petite chérie, ton sacro-saint territoire n’est pas chasse gardée et tes amis sont libres de facebooker ton mec s’ils en ont vraiment envie« . Oui mais voilà, je ne savais plus trop si j’avais envie. Et puis, je ne savais plus non plus si je voulais voir sa journée s’égrener au rythme de ses publications, et le retrouver le soir, et tout savoir, déjà, puisque de 8:00 à 19:00, aucun moment de sa journée ne m’était inconnu.

Lui et moi on s’est déchirés.
Et pourtant, on a passé l’hiver, et aussi l’été.
J’ai cliqué sur Remove il y a plus de 6 mois. Son profil, sa famille, ses amis. Ils y sont tous passés. La réhab n’a pas été très douloureuse, j’ai pris une grande inspiration et je n’ai plus rien su de lui. Enfin… Je ne sais plus ce qu’il fait pendant mon absence, et je m’en fous, puisque le soir, j’ai tout à apprendre de sa journée.
Aucune information ne filtre, je ne connais plus rien de son intimité, je peux à nouveau lui demander comment vont ses amis, et il peut à nouveau choisir de me répondre, de me mentir, ou de me préserver. « Comment vous faites, sans Facebook? » On fait comme avant, comme ce que j’ai connu avec mes premiers flirts, on fait comme si on laissait à l’autre la possibilité de ne pas tout nous dire, de ne pas tout nous raconter, de se cacher, de protéger son espace et de n’en laisser passer que quelques bribes. Je découvre un homme que je ne connaissais pas, presque trois ans après le premier baiser. Ses morceaux préférés, je ne les écoute plus via une vidéo YouTube postée à 15:52 mais à 21:48, lorsqu’il sort le vinyle et me dit « Écoute » en me regardant droit dans les yeux, sa main sur mon cou et mon sourire qui s’étire, mes doigts qui parcourent son dos. Je l’appelle pour entendre sa voix, parce que sans nouvelles de lui dans mon newsfeed, je retrouve l’envie d’aller vers lui. Mon amant n’est pas à ma disposition, je ne le suis pas non plus, je veux qu’il puisse se dérober à moi, qu’il puisse me surprendre, encore, toujours, chaque jour, puisque finalement c’est quoi d’autre, l’amour?