Philippe part en juillet

Hier soir j’ai rencontré Maria-Louisa.
Maria-Louisa, je la croise régulièrement le matin tôt, ou le soir vers 19:00, 19:30, quand je rentre à la maison.
On se croise souvent dans le local poubelles, j’arrive pour jeter les miennes, elle tente maladroitement de cacher sa main qui fouille à l’intérieur des sacs bleus et noirs.
On se dit bonjour le matin, je lui fait un signe de tête, elle lève la tête vers moi, et je souris, et puis je file, attraper le métro, attraper le bus, je cours pour arriver à l’heure à l’école, à l’heure au boulot, à l’heure à la boulangerie, à l’heure pour la sortie des classes, à l’heure pour le Franprix, à l’heure pour le bain, à l’heure pour préparer le dîner, à l’heure pour lancer la lessive, à l’heure pour faire le repassage, à l’heure pour me coucher pour être en forme demain, à l’heure pour le réveil qui sonne, et je redescends, et je croise Maria-Louisa, en bas, qui me regarde avec ses yeux gris et qui me dit bonjour tandis que je file.

Hier soir j’ai pris l’ascenseur avec Maria-Louisa.
Elle a appuyé sur tous les boutons, m’a pris par le bras et m’a proposé de venir chez elle.
Avant de descendre elle m’a dit qu’elle allait avoir 99 ans en octobre, et ça l’a fait rire.
Son rire, ça a fait comme le bruit des couverts en argent sur un verre en cristal.
Je n’ai pas filé, cette fois.

Maria-Louisa a ouvert la porte de chez elle, 2e étage gauche, et ça sentait les trucs de vieux. L’odeur âcre qui prend à la gorge, quelque chose devait moisir quelque part, c’est pas possible autrement, pourtant la fenêtre était ouverte, on sentait le courant d’air venant du fond du couloir. Maria-Louisa s’est excusée, elle m’a dit qu’à cette heure-là elle avait déjà préparé son lit pour la nuit, une heure avant de se coucher, parce que sinon elle oubliait de défaire les couvertures. En remontant le couloir, à droite la salle de bains, avec les draps qui sèchent, ensuite la cuisine, le dîner prêt sur le petit buffet, dessus, une assiette avec une crevette et une tranche de pain. À gauche, des vitrines, au moins trois, remplies de figurines, des cadres avec des fleurs séchées et enfin, juste avant d’entrer dans le salon, le portrait d’un homme accroché à hauteur d’yeux.Coincée dans le cadre, une lettre manuscrite au papier jauni.

Maria-Louisa m’a précédée dans le salon, il y avait des mouches, beaucoup de mouches, qui tournaient autour du lustre, il faisait une chaleur à crever, et partout autour de la pièce il y avait des fauteuils en cuir remplis de peluches et de poupées. Sur sa chaise à elle,  elle a attaché un coussin pour le dos avec du plastique. Devant, une table de camping dépliée,et  posé dessus, le programme télé. Au mur, la photo Harcourt d’une femme de 30 ans, dents parfaitement alignées, yeux mi-clos et mise en plis soignée. Maria-Louisa a recouvert la télécommande d’un film plastique, sinon elle s’abîme.

Les deux enfants de Maria-Louisa sont très occupés, et puis ils ne sont pas tout jeunes, alors Maria-Louisa passe beaucoup de temps seule, mais grâce à la télévision les journées passent plus vite. Maria-Louisa vient du Portugal, sa fille a rencontré son mari à Lisbonne, un Allemand qui venait étudier là-bas, et depuis elle vit à Francfort et son fils vit à Colombes mais Colombes c’est loin c’est pour ça qu’il ne passe pas très souvent la voir. Il part en vacances tout le mois de juillet et ne peux pas l’emmener avec lui parce qu’il dit qu’elle va s’ennuyer à la plage. Il a sûrement raison, alors Maria-Louisa a prévu de rester à Paris, cet été.
J’avais oublié les courses, le dîner, mon rendez-vous, mon téléphone sonnait et sonnait encore, des appels de ceux que j’avais oublié de recontacter, je l’ai éteint. J’ai parcouru du regard les objets d’une vie qui s’amoncelaient dans le salon et j’ai écouté Maria-Louisa me parler de la femme qu’elle avait été.

Avant, Maria-Louisa chantait de l’opéra, elle a de vieilles cassettes qu’elle sort d’un coffret en métal, en glisse une dans le magnétophone. « Venez, on va s’écouter Madame Butterfly! Ah ça, j’avais un beau brin de voix dans le temps! » Mais ce n’est pas la voix de l’enregistrement que j’entends en rouvrant les yeux après avoir écouté l’air de Puccini, mais bien celle d’une dame de 98 ans qui chante de l’opéra au milieu de son salon avec la fougue d’une jeune fille de 20 ans. Les enfants qu’on entendait jouer en bas se sont tus, je n’ai pas senti les larmes arriver, plantée entre un tigre du Bengale mité et des poupées de porcelaine. Maria-Louisa s’est arrêtée, m’a regardée, et m’a demandé si je reviendrai.
Je l’ai remerciée,  l’ai embrassée, et lui ai souri, doucement.
Je suis remontée chez moi, 3e droite, et j’ai laissé le temps filer.