Chic Fille

Photo: David Ken

Elle vous voit avant que vous ne la remarquiez, observant vos moindres faits et gestes, ne vous laissant pratiquement aucune chance si ce n’est celle de la rencontrer. Elle vous scrute par dessus ses lunettes pendant de longues minutes, les relève d’un coup pour les placer sur ses cheveux blond meule de foin, vient vers vous et vous tend la main.
Sylvie Fabregon, agent de mannequins, se présente sans fard ni paillettes, elle qui pourtant trace son sillon dans la mode et la publicité depuis plus de 30 ans.

 

Agent d’élite

Si hier elle s’occupait de la carrière des grandes tiges qui ornent encore aujourd’hui les couvertures des magazines, elle consacre désormais tout son temps aux sillons d’un autre genre, ceux qui creusent les visages de ses Masters, inconnus ou ex-models reconvertis en monnaie sonnante et trébuchante dans les recos des agences de publicité.
C’est qu’elle les aime, ses vieux pas vraiment hors d’usage: depuis 2003 et la création d’un département dédié aux baby-boomers au sein d’une grande agence parisienne, elle s’est hissée au sommet d’une nouvelle profession: agent de mannequins seniors. Sans regrets, elle lâche les Naomi et Linda pour lancer la carrière de ceux qui s’affichent aujourd’hui dans le métro en 4×3. Personne n’y croyait, elle avait l’intime conviction que son plan fonctionnerait.
L’idée ne viendrait d’ailleurs à personne de contester son savoir-faire unique en la matière, tant elle materne et couve à la perfection ses ouailles qui le lui rendent bien. En véritable coach elle guide et conseille les hordes de seniors qui se précipitent à ses open-calls, où chacun est libre de se présenter pour, peut-être faire partie du sérail tant convoité. Beaucoup d’appelés et peu d’élus, Madame Fabregon sent instantanément si untel ou unetelle tapera dans l’œil des directeurs de casting et sait accepter les uns tout en remerciant les autres. Figure incontournable du milieu, son écoute et sa bienveillance lui valent une longévité exceptionnelle et quelques surnoms qui lui collent à la peau: la Frite, Petite Souris, Chic Fille ou Bicheute, elle est à elle seule tous les personnages de Disney et parfois même la Reine d’Angleterre, à qui elle voue un culte qui confine à la dévotion.

 

But she’s a queen… and such are queens

En vraie Queen Mum, elle règne sur son petit monde avec un humour sans faille et voue une passion dévorante à ses sujets préférés, artistes en tous genres qui ont croisé sa vie.
Si Lady Sylvie doit se damner pour quelqu’un, ne citons alors que Monsieur David Bowie. Au panthéon de ses artistes, il occupe la première place, lui qui fredonna deux titres lors d’un concert de 76 à l’oreille d’une poupée de chiffon qu’elle lui avait lancé sur scène. Elle est comme ça, Sylvie, entière et passionnée, intègre et passionnante.
Si tant est qu’il faille plonger dans les souvenirs, laissons-lui ce luxe inouï d’avoir été le témoin privilégié des amours naissantes d’une certaine Vanessa avec Lenny, et d’avoir assisté aux premières notes d’Are You Gonna Go My Way lors de son enregistrement en studio. Nounou first class de l’ado d’alors qui vivait la dolce vita façon New York City, elle garde au fond d’elle l’émotion intacte du souvenir de la baby rockeuse aux dents du bonheur, qui traverse parfois la galaxie de ses rêveries, comme les mammas qui repensent en souriant à leurs petits.
Pas bégueule pour un sou, elle fera le chemin inverse du Paradis direction Golfe Juan, en provenance directe de la Grosse Pomme, pour aller vendre des clopes dans un tabac-souvenirs appartenant à sa cousine pendant un an.
Des Hell’s Angels à Henri Dès en passant par Mick Jagger, ils sont nombreux, ceux qui auront eu affaire à Sylvie, éternelle gamine émerveillée par la vie. Mue par le plaisir des rencontres et par une curiosité insatiable, elle aura côtoyé en 30 ans plus de stars que n’importe quelle groupie. Si le métier dont elle rêvait petite était de s’occuper des autres, on peut alors dire qu’elle aura réussi sa vie, elle qui donne tout, sans jamais compter. Gare pourtant à ceux qui la trompent, elle est de la race de ceux qui pardonnent, sans jamais oublier.

 

À peu de choses près, parfaite en tout point

On n’en saura pas beaucoup plus sur la vie privée de la dame, si ce n’est que dans sa constellation très personnelle, on compte d’abord et surtout Marc et Léo, les deux hommes de sa vie. Ajoutons-y Raymond, premier du nom, le seul chat au monde qui ne soit pas tout à fait félin. Paix à son âme, Raymond parti, lui succéda Gary, qui n’a plus rien d’un humain, au grand désespoir de Sylvie.
Interrogez donc son entourage, et voilà que fuseront sourires délicats, anecdotes incroyables et éclats de rire à n’en plus finir.
Amis, collègues ou connaissances, Sylvie ne laisse personne indifférent. Elle se pose à côté de vous à condition d’en avoir envie, se fiche du qu’en dira-t-on et si elle aime, c’est pour la vie. Consolant avant même d’être cajolée, elle ne laisse que rarement pointer sa tristesse, en véritable fée du quotidien qui préfère imprimer son souvenir à l’encre magique plutôt qu’au charbon. Elle ne jure que par l’heure d’hiver et milite contre l’heure d’été, compte Noël à rebours à partir du mois de juillet et collectionne les photos all over the world de ses propres pieds.
Hédoniste, et refusant toute pratique du sport hormis les compétitions de fou rire pour muscler ses abdos, elle est capable de vous déclamer en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire du Jacques Demy ou du Nietzsche. Au détour d’une conversation sur son film préféré, ne soyez pas étonnés qu’elle tente tout à coup de vous convaincre des ressorts sociologiques insoupçonnés de Secret Story. Multiple et versatile, sa verve n’a de limites que celles de son imagination.
N’en jetez plus, une fois que vous y aurez mordu, vous en deviendrez fou, Sylvie est une chic fille, un point c’est tout.