Dix-neuf heures tapantes

Hier soir, Maria-Louisa saignait du nez.
Pas quelques gouttes, pas un petit peu, le nez de Maria-Louisa, il ressemblait plutôt à celui d’un boxeur mis K.O par uppercut. La seule différence c’est qu’elle n’était pas vraiment à terre, et qu’elle continuait à s’agiter, cherchant de l’aspirine pour arrêter les saignements de son nez. Sauf que le problème vient bien de là, Maria-Louisa, l’aspirine, ça fait saigner, ça fait même pisser le sang si vous me permettez.

Et puis on s’en met partout, c’est une saloperie le sang quand ça sort par les trous de nez, ça colle et ça coule et ça sèche et ça part pas facilement quand on veut tout nettoyer.

C’est mon homme qui me l’a dit comme ça, devant le primeur où on s’était retrouvés – je lui avais donné rendez-vous devant les clémentines de Corse, pour acheter de quoi se préparer un petit dîner. C’est lui qui m’a dit qu’il fallait appeler les pompiers, il y a encore la voisine du 2e qui saigne du nez sur le palier.
Putain de merde, et notre soirée?
C’est moi qui ai demandé au gardien à 25 kilomètres de là s’il y avait quelqu’un qu’on pouvait contacter: des enfants, des cousins, est-ce que cette femme, quelque part, il lui reste quelqu’un? Parce qu’à 100 ans, on doit en enterrer du monde autour de soi, pas sûr qu’il en reste prêt à débarquer à 19h00 tapantes pour emmener la grand-mère à Lariboisière.
Il n’y avait personne évidemment. Philippe est à deux doigts de mourir, sa femme le veille et les petits-fils alors? Ah non, impossible, ils vivent en banlieue parisienne, et ce soir ils sont en famille.

Moi aussi, ce soir je suis en famille.
Mais il y a Maria-Louisa qui saigne du nez et qui hurle sur le palier.
Qu’est-ce qu’il faut faire, à part y aller?

C’est vrai que ça faisait longtemps que je n’étais pas allée la voir dans son appartement.
J’ai ma vie, vous comprenez, avec mon homme on s’occupe du chien et des trois enfants alors le temps nous est très souvent compté, c’est à dire qu’on court le matin, on court la journée, on court le soir, on se dépêche, plus vite, toujours plus vite, allez les enfants, on est carrément pressés. Alors la voisine du 2e qui parle toute seule et n’arrête pas d’oublier ses clés, tu penses bien que je n’avais pas vraiment le temps de descendre la voir pour papoter. Je suis une femme pressée, et puis j’ai des responsabilités.

Bon, on est tout de même montés, les pompiers ont débarqué, je suis restée.

Il y avait du sang partout dans l’évier, Maria-Louisa avait pris des torchons au lieu de ses mouchoirs en papier et l’amas de tissu flottait dans une bassine, dans une eau rougeâtre et le robinet qui gouttait faisait un drôle de bruit de plomberie rouillée. Il y avait des piles de linge dans la chambre, bien pliées, et cette odeur âcre qui prend à la gorge dans les appartements des personnes vraiment très âgées. Ça puait un peu, faut bien le reconnaître, j’étais un peu gênée. Pas les pompiers, qui sont arrivés avec leur sourire, leurs gants en latex et leurs 25 ans à peine pour s’emparer des lieux et poser des questions qu’elle ne comprenait pas à Maria-Louisa. Ils avaient beau insister, elle répondait systématiquement à côté.

Je commençais à me sentir un peu mal à cause du sang qui continuait de couler alors je me suis assise, et j’ai attendu que quelqu’un prenne une décision. Il y avait la belle-fille qui n’arrêtait plus d’appeler, il y avait du sang partout sur le combiné, les pompiers lui ont dit qu’ils allaient emmener sa belle-mère, elle avait beau dire que non, ça irait, qu’il fallait la laisser, les gars ils étaient quand même pas venus pour rigoler et une vieille qui saigne et qui raconte n’importe quoi et qui est toute seule dans son appartement ils l’embarquent un point c’est tout. J’ai trop rien dit, ça m’arrangeait tout de même qu’ils l’emmènent parce que je ne savais pas trop quoi faire de Maria-Louisa, et elle était quand même sacrément agitée. Les flics sont arrivés, on a appris qu’elle les avait appelés pour se plaindre que quelqu’un lui avait pété le nez, les gars m’ont fait flipper on aurait dit la BAC venue m’arrêter pour un vieil impayé.

À un moment donné c’est un peu parti en vrille il faut bien le dire, parce que Maria-Louisa a commencé à pleurer et à dire qu’elle était seule et malheureuse et moi je me demandais quand même ce qu’il fallait faire dans ces cas-là? J’ai cherché dans mes manuels de cathé, dans mes livres de bonnes manières, j’ai cherché ce qu’il fallait faire pour redonner le sourire à une vieille dame esseulée.

Qu’est-ce que j’aurais aimé qu’on fasse pour moi, à 100 ans, seule, sans mon mari, sans mes enfants, sans personne sauf ma voisine de 36 ans qui n’est pas venue me voir depuis 6 mois parce qu’elle n’a pas le temps?

Je crois que j’aurais aimé crever.
Entourée de quatre beaux pompiers.

Maria-Louisa est partie aux urgences, et ce matin j’ai appris qu’elle était rentrée.
J’ai aussi appris que ses petits-fils essaieraient éventuellement de passer.

Trente-et-un jours d’été


Mardi 1er juillet
: je remonte le boulevard Raspail, l’écho en main. Sur la photo, rien sinon un cercle noir avec aucun signe de vie dedans, rien n’est grave comme dirait l’autre mais la perspective d’un heureux évènement aurait adouci l’aigreur des derniers mois.

Mercredi 2 juillet: l’ordonnance en main, je pose des questions sans importance au médecin, veut savoir si j’aurais mal si ça durera longtemps si je verrai tout si je pourrai en refaire un.

Ce sera pour vendredi, je repars en métro vers mon bureau, le coeur dans les talons et la tête ailleurs, il fait chaud ce matin en face du parc Monceau.

Jeudi 3 juillet: c’est demain et je dois prévenir, expliquer, je resterai à la maison couchée et le reste attendra, l’espace d’une journée. Je sors le ventre et gonfle le torse, mes seins bombés disparaîtront très vite alors autant, encore un peu, en profiter.

Vendredi 4 juillet: je prends 2 comprimés et m’installe dans le canapé. Je hais être une femme à ce moment là, et il ne peut rien faire, face à moi, pour atténuer la tristesse que ça n’ait pas tout à fait fonctionné. « On recommencera » me dit-il, l’air aussi désolé que moi.

Samedi 5 juillet: partir visiter des maisons sous la pluie et en pleines contractions, j’aurais pu mieux organiser mon temps mais celui-ci me presse je veux tellement quitter Paris. L’été a beau être là, ma tête est en automne, j’ai un corps de mi-saison qui pèse trois tonnes.

Dimanche 6 juillet
: visite en belle-famille, fausse couche à son maximum, je serre les dents pour ne pas tout à fait tomber dans les pommes. Je regarde distraitement les allées et venues d’un ballon sur l’écran: je me sens solidaire, prends un calmant, et délire en m’imaginant en boule de flipper.

Lundi 7-dimanche 13 juillet: s’enfermer a du bon, j’écris sur le ventre de la femme, les mères et les enfants, j’écris sur mon utérus qui ne me laisse pas en paix et sur mes 35 ans. Je me sens vieille, et je pense à ma mère, aux grossesses ratées et aux avortements. Je termine un livre, en ouvre un autre, l’été qui arrive me berce de douces illusions, j’attends les congés payés comme mon miracle de l’année.

Lundi 14 juillet: il n’y a pas de hasard, dit-on. C’est peut-être vrai, et quand son histoire rencontre la mienne à ce point, je comprends mieux pourquoi on s’est trouvés sur le même chemin. Je reprends ce que j’ai écrit hier, pense aux grands secrets de nos mères, au pouvoir des femmes et à leur incroyable capacité à mentir pour se protéger. Elles me font penser à des ogresses, créatures immenses, gueule béante et poings serrés, mi-femmes mi-monstres, sortes de démons de l’Antiquité.

Mardi 15 juillet: je ne m’étonne plus des revers de situation et assiste impuissante au naufrage d’un bon nombre d’illusions. Il y aura des jours meilleurs mais en attendant, il faut sauver les meubles, fermer les écoutilles, calefeutrer ce qui reste de vérité et tenir bon, droit face au vent. Quand la famille fait défaut, que nous reste-t-il pour nous sentir vivant?

Mercredi 16 juillet: les enfants reviennent de chez leurs parents, je ferme les valises, et range l’appartement, demain, c’est les vacances, je les attends comme lorsque j’étais enfant.

Jeudi 17-samedi 19 juillet: en voyage, deux jours entre Paris et là-bas, les aires de repos, les stations-service et la route de nuit. Je ne dors pas, ma main avec la sienne, entrelacées sur sa cuisse et la mienne. Mon amour, je te promets, tout ira bien, bien, bien.

Dimanche 20 juillet: prendre possession des lieux et essayer de mettre un peu de chez-soi dans une maison que l’on ne connaît pas. Trouver le rythme de la plage, des amis et des dîners sans fin, se mettre au pas, respirer, tendre le cou vers le ciel. Dire aux enfants: « Vous voyez, d’ici on voit les étoiles. » Les compter, rire, inspirer.

Lundi 21-lundi 28 juillet: vivre ensemble, découvrir les arrangements entre couples, les manies et les petits secrets, s’en étonner, s’en amuser, se dire que nous, on ne ferait pas pareil, savoir que les autres disent la même chose de soi. S’épier, s’observer, se copier et parfois, s’énerver. Vive la vie en communauté.

Mardi 29 juillet: août moins trois, et bientôt rentrer à Paris, et tout recommencer. Désirer une fois de plus changer de vie, c’est comme les marronniers, ça revient inexorablement et on pense à la même chose chaque été. Cette fois-ci se dire que ce sera la bonne, penser aux projets, et surtout, ne pas oublier de profiter.

Mercredi 30 juillet: observer les ados, leurs manies, leur liberté, je voudrais avoir 14 ans à nouveau, me laisser totalement porter. Je range la maison, prépare le départ, et revois ma mère, moi à 5 ans, elle à mon âge, d’un coup, je sens tout le poids du temps. À quel moment suis-je devenue adulte, à faire et défaire des valises et à passer un dernier petit coup de balai dans les chambres des enfants?

Jeudi 31 juillet: demain je clos ce mois de bouleversements. J’aurais dû lire mon horoscope: pas sûre que les planètes aient été avec moi ces derniers temps.
Demain c’est l’été, le vrai, soleil haut et lumières rosées, j’ai hâte de voir ce que ce mois à venir va me réserver.