Tomber de haut, se relever

Je déteste la neige, la montagne, le ski et tout ce qui se rapproche de près ou de loin à un sport de glisse et au froid.
Je n’aime pas les sports extrêmes, les petits mecs qui sautent des falaises pour frôler les cimes des sapins ou les blondinets aux yeux bleus qui vont surfer dans les pires endroits du monde.
Je me fous aussi des records, des médailles et des performances, encore plus des compétitions, des J.O ou de tout ce qui se rapporte à un record sportif, quel qu’il soit.

Ça ne me touche pas, ça ne m’atteint pas, je ne vibre pas.

Hier j’ai quand même regardé un documentaire sur un de ces petits mecs à la mèche trop longue et aux dents trop blanches, un peu par dépit d’abord, et au fur et à mesure, je n’en ai plus décroché. J’ai cherché le type ce matin, ai trouvé son site, et j’en suis restée bouche bée. Il s’est tout simplement fracassé le crâne en faisant du snowboard, a atterri face contre terre au lieu de se réceptionner sur ses pieds. Quelque part, il savait ce qu’il risquait, tu me diras. Hélico, urgences et coma, on avait tout pour faire pleurer dans les chaumières et j’aurais dû en rester là.

Mais prise par la curiosité j’ai continué à regarder, et ai assisté au réveil du môme un mois après l’accident et à son long, très lent, retour à la vie. Au-delà de la performance physique, de la lutte pour recommencer à marcher, manger, lire et parler, il a dû se battre avec sa propre dualité: comment peut-on se relever après être tombé de si haut? Comment accepter que tout a changé et que le passé ne doit servir qu’à aller de l’avant, que celui-ci est mort et enterré et que les glissades et les acrobaties, c’est bel et bien terminé? On ferait comment, nous, à sa place?

Pendant que mon mec imaginait avec effroi ses propres enfants confrontés à ce genre d’accident, cauchemar absolu de tous les parents, je dévorais le film, et regardait ce gamin énoncer au bout de trois ans les meilleures leçons que je n’ai jamais entendues sur ce genre de trauma. Non, son cerveau ne sera plus jamais aussi performant, non, il ne pourra plus jamais revenir à son niveau d’avant, le talent est bel et bien parti, mais il reste tout de même pas mal de choses à faire dans la vie. Dont acte, création d’une fondation et récolte de fonds, conférences et tout le toutim.

Tout ça pour dire quoi.
Tout ça pour dire que ce matin, je me suis dit que l’histoire de ce jeune Kevin me faisait penser à la résilience, quelle qu’elle soit.
Je suis une résiliente et j’en suis fière, oui Madame. Des résilients, j’en connais quelques uns autour de moi, ce sont d’ailleurs, sans grande surprise, mes plus proches amis: on a certainement dû se renifler l’inconscient avant de sceller un pacte de reconnaissance et de fidélité absolue. Nous avons tous un point commun: transcender. Transcender le choc initial, mais aussi transcender chaque situation potentiellement nocive ou embarrassante du quotidien. En ce qui me concerne, je ne m’embarrasse plus de grand-chose, parce que je m’en fous pas mal. Je souris gentiment à tout ce qu’on me dit, et le jour où l’on envahit mon espace de vie en le piétinant, je ferme la porte, de manière radicale mais sans regret, puisque j’aurais de toute façon appris quelque chose et retiré une leçon, aussi infime soit-elle. Tout est apprentissage, et tout est vain : profitons, puisque tout, absolument tout, peut s’arrêter du jour au lendemain. Être résiliente me permet alors d’être à la fois totalement présente à moi-même et à mon environnement, d’une manière quasi clinique, et en même temps d’avoir une distance très accrue avec tout ce qui m’entoure. Tomber de haut m’a rendue vivante, plus que je ne l’aurais jamais été dans le cas contraire.

Je fais le deuil depuis longtemps, et je crois être bien là où je suis, en pleine possession de ma vie.

Et pourtant ce matin, devant mon clavier, mon café et mes collègues de bureau, je sais que quelque chose ne tient plus tout à fait droit dans mon décor, que mon travail de résilience, entrepris depuis 15 ans maintenant, n’est peut-être pas totalement terminé: je n’ai pas tout réglé. J’aurais pu frapper un grand coup au fond de la piscine pour remonter à la surface d’un seul coup, mais au lieu de ça je me suis laissée flotter tranquillement, en naviguant à travers les évènements sans jamais me poser aucune question. Ce questionnement ne date pas de cette nuit, il fait son chemin depuis quelques mois déjà, mais j’ai jusqu’alors pris soin de le laisser à bonne distance le temps de réussir à le regarder en face. Comment un film sur un snowboardeur de 20 ans peut-il avoir cet effet-là sur moi, et me rappeler à l’ordre de cette manière? C’est peut-être sa voix, son visage lisse, son sourire franc ou sa famille soudée, quelque chose a indubitablement résonné et j’en suis là aujourd’hui: il est temps de se réveiller.

Il est temps de passer à autre chose, de refermer doucement la porte sur le deuil et sur les choses qui ne reviendront jamais. Il est peut-être temps de ne plus être dans l’acte même de la résilience, mais de me réaliser. Il est peut-être temps de libérer la parole, de montrer, expliquer, partager, espérer, créer et alors, au bout, enfin, transcender. Plus que le deuil, il est enfin temps de pardonner, pas pour absoudre les autres, mais pour se réconforter soi-même. On peut tout aussi bien laisser les gens derrière soi sans leur en vouloir: ils ont peut-être eu leurs raisons aussi, un jour, d’agir de la sorte, et de blesser leurs proches au plus profond.
Libre à eux de persister dans cette voie.
Quant à moi, je suis grande maintenant, et je peux désormais les regarder droit dans les yeux, me détourner sans haine, et foncer droit devant, là où tout peut enfin s’incarner.

Source d’inspiration:  http://thecrashreel.com/about-the-film/

Sources de lecture:
L’Origine de la violence, Fabrice Humbert
Légère comme un papillon, Michela Marzano
Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan

 

 

L’armée des ombres

Hier, j’ai découvert que le monde se divisait en deux catégories: ceux qui connaissaient l’existence du Thigh Gap, et les autres.
Le Thigh Gap n’est pas un modèle de jean ni le nom d’un nouveau sport du Club Med Gym. Le Thigh Gap, c’est cet écart entre les cuisses que certaines femmes ont en se tenant debout pieds serrés.
Le Thigh Gap fait partie, avec les Hips et les Collar Bones, de la sainte Trinité des anorexiques.
Les anorexiques… On en parle beaucoup, sur les blogs et les tribunes libres de grands magazines, de ces jeunes filles qui s’affament et qui, je cite, « n’ont toujours pas compris que les hommes préféraient la matière à la maigreur ».
Sous-entendu, il faut qu’il y ait de quoi malaxer pour plaire aux hommes, un sac d’os ça n’a jamais fait rêver. Sans déconner?
Je lis aussi que « les mères doivent être attentives, ne pas laisser leurs filles partir à la dérive, que le culte des corps sans vie des magazines fait tourner la tête de ces jeunes femmes prêtes à tout pour ressembler à des créatures de papier glacé ». Je lis des avis tranchés, des analyses de spécialistes et d’experts, je lis des commentaires consternants, dans lesquels chacun croit détenir la vérité.

La vérité, celle-là, n’est pas la mienne.
La mienne est plus authentique que la leur, parce que j’en suis, de ces filles-là.
J’en suis, de celles qui un jour, ont décidé d’arrêter de manger.
J’en suis, de celles qui veillent scrupuleusement à garder l’écart entre les cuisses, les salières et les hanches saillantes.
Pourquoi? Parce que je ne peux pas faire autrement.

J’ai arrêté de manger pendant plusieurs années.
Façon de parler: je mangeais le matin, et ensuite, plus rien.
Je n’ai jamais voulu ressembler aux mannequins, j’en étais un, je défilais et on me voyait dans les magazines branchés.
Je traînais mon mètre 80 et mes 45 kilos dans tous les castings et je ne me suis évanouie qu’une seule fois.
Je ne maigrissais pas pour rentrer dans les robes haute-couture.
Je fondais pour disparaître de la surface de la terre, mourir était une question de survie.
On m’a souvent demandé: « Pourquoi »?
La grande question.
« Pourquoi tu fais ça? » « Pourquoi tu NOUS fais ça? »
Je ne savais pas.

J’ai repoussé mon assiette un midi à Arcachon, été 1997, je me souviens bien, ma mère avait cuisiné du thon en papillote.
Je n’en pouvais plus.
De quoi, je ne savais pas, mais j’ai laissé s’exprimer de la façon la plus accessible qui soit la tristesse infinie que je ressentais depuis toujours.
Depuis toujours, ça remonte à l’âge de 8 ans.
Pourquoi, comment, je ne sais pas trop, mais c’est là que j’identifie la source de tout.
Cesser de manger a été le seul moyen que j’ai trouvé pour dire que je n’allais pas bien, que quelque chose ne tournait pas rond, que je voulais disparaître, m’évanouir, dormir, dormir, dormir.
Je n’ai jamais fait de régime et arrêter de manger n’avait pas grand-chose à voir avec la silhouette que je voulais me donner.
Je savais, en perdant tous ces kilos, que c’était moins de la graisse que de mes angoisses, que je souhaitais me délester.

Les gens croient beaucoup de choses, et ils croient surtout que l’anorexie est affaire de physique.
Non, l’anorexie est affaire de contrôle.
Je ne voulais pas me droguer ni boire, je n’aurais pas supporté de perdre pied.
Je voulais prendre le contrôle de mes émotions, et le seul support que j’avais à ma disposition, c’était mon propre corps.
Toucher mes côtes et sentir mes os sous mes doigts me faisait trembler, mais je n’avais pas le choix.
Compter les calories dans chaque aliment ingurgité me rassurait, cadrait ma vie devenue monacale, morne et empreinte de folie.
Vous ne le lirez pas très souvent mais quand on cesse de s’alimenter, on devient fou.
Mon cerveau se scindait en deux, et deux petites voix se parlaient entre elles pendant que je les écoutais, sans jamais se taire.
L’anorexique n’a jamais de répit. Elle ne dort pas. Elle ne pense pas. Tous ses sens sont concentrés vers le contrôle.
Si ne pas manger est pour elle question de survie, y penser constamment est le signe le plus révélateur de sa folie.
J’ai voulu tout arrêter, j’ai voulu apprendre à vivre sans ces deux intrus dans mon cerveau, j’ai pensé que le seul moyen de les faire taire serait de sauter par ma fenêtre ou de me jeter sous le métro.
J’avais peur de me disloquer.

J’ai senti le froid pendant 6 longues années, j’ai senti le noir m’entourer en plein jour, et ma tête malade était traversée d’idées noires et d’hallucinations.
L’anorexie est une maîtresse exigeante qui vous isole du reste du monde et vous intime l’ordre de suivre ses préceptes à la lettre. J’étais mon propre tyran et aucune rébellion n’était envisageable.
Je criais la nuit sans qu’aucun son ne sorte de ma bouche, j’agrippais des draps froissés d’angoisse et de cauchemars.
Mon cachot, je ne souhaite à personne d’y descendre un jour.
Je refusais de parler de la maladie, je ne voulais pas me mettre en scène.
Je voulais souffrir lentement, et je m’éteignais, inexorablement.
Je ne voulais pas déranger, je m’excusais seulement d’exister.
Personne, je dis bien personne, n’aurait pu me sortir de là sans mon consentement.
J’ai asséché tout ce qui me restait de féminité, effacé toutes les traces de la puberté et je suis devenue invisible, frêle et prête à me briser.

Et puis un jour, j’ai eu peur. Peur de ne jamais savoir aimer.
Peur de ne jamais me laisser aimer.
J’ai eu peur d’être seule avec mes deux petites voix et de mourir, décharnée.
Le contrôle commençait à m’échapper.
J’ai d’abord ressenti des émotions. J’ai rencontré des gens, qui tout doucement, m’ont aimée.
Sans jamais rien demander. Sans me forcer.
Ils lisent ces mots et se reconnaîtront, je n’ai jamais eu la force de leur dire combien leur présence discrète m’avait aidée.

Sortir de l’anorexie n’est pas chose aisée.
Aujourd’hui je me nourris.
Je ne dirais pas que je suis guérie.
J’ai juste réussi à dompter les voix, qui tentent tout de même de se faire entendre, régulièrement.
Elles contrôlent encore quelques petits trucs, par ci par là.
Je leur ai concédé de garder le Thigh Gap, les Collar Bones et les Hips Bones.
Je les laisse compter les calories sur une semaine entière, et plus sur chaque repas.
Moi? Je m’organise autour de tout ça.
Ce sont nos petits arrangements, on s’en sort pas si mal, tu vois.

Personne en me voyant n’imaginerait que la tentation de replonger est pourtant toujours là, tapie au fond, souvent prête à affleurer et à reprendre le dessus.
Ce que mes voix ne savent pas mais que moi je sais, c’est qu’aujourd’hui, je n’ai plus le droit.
Aujourd’hui, une petite fille de 6 ans me guide dans la vie, pas à pas.